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Corruption : la jeunesse camerounaise au banc des accusés

Dans une charge au vitriol qui ne laisse guère de place à la nuance, Richard Bona relance le débat sur la responsabilité d’une génération face à la corruption.

par Thierry Nyope
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Dans un entretien accordé à DW Afrique, le bassiste camerounais s’est livré à une charge particulièrement sévère contre la jeunesse camerounaise. « La jeunesse au Cameroun est une jeunesse corrompue », affirme l’artiste. Et d’ajouter que les jeunes auraient été « élevés de cette manière », dans une logique où l’on attendrait « des miettes d’en haut ». Selon lui, à quelques exceptions près, cette jeunesse aurait intégré les mécanismes d’un système fondé sur les passe-droits et les arrangements. Il va jusqu’à exprimer son pessimisme quant à la capacité du Cameroun à sortir de cette situation.

Une déclaration qui, au-delà de la polémique, pose une question lourde : la jeunesse camerounaise est-elle réellement actrice de la corruption, ou est-elle aussi l’une de ses principales victimes ?

Une accusation qui frappe une génération entière

Richard Bona ne parle pas d’une minorité. Son propos porte sur « la jeunesse », prise dans son ensemble. C’est précisément cette généralisation qui alimente le débat. Car derrière les pratiques de corruption auxquelles certains jeunes peuvent participer, il existe une autre réalité : celle d’une génération confrontée au chômage, au sous-emploi, aux difficultés d’insertion professionnelle, aux lenteurs administratives et à un environnement économique où les réseaux personnels peuvent parfois peser lourd dans l’accès aux opportunités.

Dans ces conditions, la question de la responsabilité individuelle ne peut être dissociée de celle du fonctionnement du système. Un jeune qui verse 500 Fcfa à un agent pour obtenir un service auquel il a légalement droit est-il nécessairement un corrupteur ? Ou est-il parfois celui qui cherche simplement à contourner un système qui lui impose un paiement indu ? La distinction est essentielle.

Le constat d’un mal qui dépasse la jeunesse

Le problème de la corruption au Cameroun ne saurait, en tout état de cause, être réduit à la seule jeunesse. Les données citées dans les articles consacrés aux propos de Richard Bona, notamment celles d’Afrobarometer, font état d’un phénomène qui touche différentes catégories de la population. Selon ces données, 57% des personnes interrogées déclarent avoir payé un pot-de-vin pour éviter des problèmes avec les forces de l’ordre ; près de la moitié déclarent avoir eu recours à la corruption pour obtenir des documents d’identité, tandis que 37% évoquent l’accès aux soins de santé.

Ces chiffres, s’ils décrivent des comportements déclarés par les personnes interrogées, montrent surtout que la corruption dépasse largement la question générationnelle.

Elle concerne les rapports entre citoyens et administration, les forces de l’ordre, les services publics et différents secteurs de la vie quotidienne. Dès lors, peut-on demander à une génération de rompre seule avec des pratiques auxquelles elle est confrontée dans son environnement social et institutionnel ?

« Victimes » ou « complices » ?

Le débat ne se limite donc pas à savoir si Richard Bona a raison ou tort. Une autre lecture est avancée par Me Akere Muna, figure connue de la lutte anticorruption au Cameroun. Dans une intervention rapportée par DW, celui-ci estime que les jeunes sont aussi victimes d’un système qu’ils n’ont pas créé.

Il évoque notamment une corruption devenue systémique et une culture dans laquelle, selon son analyse, le réseau, le népotisme ou les relations personnelles peuvent parfois prendre le pas sur la compétence et le travail. Cette lecture déplace le curseur.

La jeunesse ne serait donc pas seulement composée de personnes qui participent à la corruption. Elle comprendrait également des citoyens qui la subissent, qui la refusent ou qui tentent de s’en accommoder pour obtenir un service, un emploi ou une opportunité. Entre victimes, acteurs, résistants et bénéficiaires, la réalité apparaît nécessairement plus complexe que ne le laisse entendre une formule générale. A côté de cette jeunesse, il y a également une autre qui refuse aussi les raccourcis. Dans le débat suscité par les propos de Bona, plusieurs voix rapportées dans les médias ont rappelé l’existence de jeunes qui entreprennent, travaillent, innovent et refusent les pratiques corruptives. Cette réalité est importante. Car présenter toute une génération comme corrompue revient à effacer les jeunes entrepreneurs, journalistes, enseignants, artistes, étudiants, agriculteurs, ingénieurs, fonctionnaires et travailleurs indépendants qui cherchent à construire leur avenir sans recourir à la corruption. La jeunesse camerounaise n’est donc pas un bloc homogène. Elle est traversée par les mêmes contradictions que l’ensemble de la société.

Le coup de gueule d’un artiste devenu lanceur d’alerte

Les propos de Richard Bona doivent aussi être replacés dans son parcours récent de prise de parole sur le Cameroun. L’artiste, qui vit à l’étranger, multiplie depuis plusieurs années les critiques publiques concernant la situation de son pays. En juillet 2026, il a notamment accordé à DW une interview dans laquelle il abordait plusieurs sujets liés à son rapport au Cameroun et à la situation du pays.

Sa sortie sur la jeunesse s’inscrit donc dans un discours plus large. Mais une question demeure : lorsqu’une personnalité connue à l’international parle à une jeunesse confrontée quotidiennement aux réalités du pays, ses mots peuvent-ils contribuer à provoquer une prise de conscience sans produire, en même temps, un sentiment de stigmatisation ? C’est là que se situe probablement le véritable enjeu.

La jeunesse doit-elle porter seule le poids de la rupture ? La corruption ne naît pas avec les jeunes. Les jeunes arrivent dans un système déjà constitué, avec ses règles formelles et informelles, ses pratiques administratives, ses habitudes sociales et ses rapports de pouvoir. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils sont condamnés à les reproduire.

La rupture générationnelle peut justement commencer par un refus des petits arrangements : refuser de payer lorsqu’un service est dû, refuser de vendre son influence, refuser de falsifier un document, refuser d’utiliser ses relations pour contourner les règles et, surtout, dénoncer les pratiques auxquelles on est confronté. La responsabilité est donc double : responsabilité individuelle et responsabilité collective.

Au fond, la sortie de Richard Bona pose une question plus profonde que celle de la corruption de la jeunesse. Quel modèle de société le Cameroun transmet-il à ses jeunes ? Si l’accès à un emploi dépend du « quelqu’un » que l’on connaît ; si un document administratif devient plus facile à obtenir lorsqu’une enveloppe circule ; si certains services publics sont perçus comme fonctionnant au gré des paiements informels, alors la lutte contre la corruption ne peut pas se limiter à demander aux jeunes d’être vertueux. Elle doit aussi interroger les mécanismes qui rendent ces pratiques possibles.

La Commission nationale anticorruption (CONAC) appelle d’ailleurs les citoyens et les acteurs des secteurs public et privé à dénoncer les actes de corruption et met à disposition le 1517 à cet effet, selon les informations reprises dans les comptes rendus consacrés à cette polémique.

Entre accusation et électrochoc

Richard Bona a peut-être voulu provoquer un électrochoc. Mais son propos ouvre surtout un vaste débat national. La jeunesse camerounaise est-elle corrompue ? La réponse ne saurait être contenue dans une formule. Il y a des jeunes qui corrompent. Il y en a qui refusent. Il y en a qui subissent. Il y en a qui dénoncent. Et il y en a qui, faute d’alternative, composent avec un système dont ils ne maîtrisent ni les règles ni les ressorts.

Le véritable défi consiste donc moins à condamner toute une génération qu’à comprendre comment elle peut devenir la génération qui rompt avec les pratiques qu’elle a héritées. Car si la jeunesse doit effectivement être une force de transformation du Cameroun, encore faut-il lui donner les moyens de transformer le système – et pas seulement lui demander de s’y adapter.

 

 

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