Accueil A LA UNEVacances : Quand les rues se transforment en salles de classes

Vacances : Quand les rues se transforment en salles de classes

À chaque vacances scolaires, les grandes villes camerounaises changent de visage. Dans les rues de Douala, Yaoundé, Garoua ou encore Bafoussam, des centaines d’enfants troquent les cahiers contre des bassines de tomates, des brouettes d'arachides, des seaux d’eau ou des sacs de marchandises. Malgré les textes de loi interdisant le travail des enfants, le phénomène reste visible dans ces grandes villes.

par Carole NOUKWA
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Le spectacle est à chaque fois le même pendant les vacances au Cameroun. Et celles-ci n’échapperont pas à la routine. De Douala à Yaoundé, en passant par Bafoussam ou Garoua, les grandes vacances ressemblent à une redistribution des rôles. Une fois l’année accadémique achevée, les cahiers se referment, les bassines s’ouvrent. Les enfants sortent. Ils déambulent, crient, portent, vendent, lavent. Bref, ils travaillent. Pendant des semaines, ces enfants remplacent leur temps libre par le temps du gain quotidien. On les voit partout : aux feux rouges, le long des marchés, devant les boutiques. Certains ont moins de dix ans. Ils tiennent des plateaux d’arachides avec une assurance qui étonne et blesse à la fois. D’autres poussent des brouettes pleines, vendent des beignets, surveillent des étals, portent des sacs trop lourds pour leurs épaules encore fines. Sous la pluie comme sous le soleil, ces mineurs arpentent les carrefours et les marchés jusque tard dans la nuit. À Douala, plusieurs enfants sont visibles aux feux rouges de Deido, Ndokoti ou Bonabéri, proposant de l’eau glacée, des arachides ou des fruits aux automobilistes. À Yaoundé, certains passent leurs journées dans les garages automobiles ou les petits restaurants de rue.

La pauvreté comme cause principale

Le chômage élevé et la baisse du pouvoir d’achat figurent parmi les premières causes de ce phénomène. Le chômage a affiché un taux de 3,6% en 2025, mais la pauvreté, elle, stagne depuis 20 ans. La croissance est lente. Les familles ne peuvent pas attendre. Dans plusieurs foyers, les revenus des parents ne suffisent plus à couvrir les dépenses quotidiennes. Les enfants deviennent alors une main-d’œuvre de soutien économique. Pour de nombreuses familles, cette activité des enfants est perçue comme un moyen de lutter contre la précarité. « Les vacances sont longues et il faut bien aider nos parents à préparer la prochaine rentrée scolaire », confie un adolescent rencontré au marché Logbaba dans le 3ème arrondissement de Douala. Derrière cette justification se cache pourtant une réalité plus complexe : celle d’une pauvreté grandissante qui pousse les enfants vers des activités souvent pénibles et dangereuses. Car il faut dire que près de 40% des Camerounais vivent en dessous du seuil national de pauvreté, environ 10 millions de personnes sur 27 millions. La flambée des prix des produits de première nécessité aggrave davantage la situation. Certains parents considèrent ainsi les vacances comme une opportunité pour leurs enfants de “se débrouiller” afin de préparer la prochaine rentrée scolaire. Quand la maison manque, les enfants deviennent des réponses immédiates. Ils rapportent quelques centaines, parfois quelques milliers de FCFA qui font la différence entre un repas de plus et un café manqué. Mais la facilité apparente de gagner un peu d’argent dissimule des choses plus amères. En 2024, environ 138 millions d’enfants travaillaient dans le monde, dont 54 millions dans des secteurs dangereux (OIT-UNICEF, juin 2025). L’Afrique se classe au premier rang avec 72 millions d’enfants astreints au travail, un cinquième de tous les enfants de la région. Le travail des enfants n’est pas qu’une bouée de sauvetage ; il peut être un piège. Exposés à la circulation, aux violences, aux agressions sexuelles, au contact des drogues, certains jeunes s’enfoncent. D’autres, après avoir senti l’argent facile, perdent l’habitude d’étudier. La paie du jour remplace la promesse du diplôme. Certains enfants gagnent moins de 2000 FCFA par jour (environ 3 euros). Un cercle vicieux se met en place : moins d’école, moins d’opportunités, plus de vulnérabilité. À cela s’ajoute l’exode rural. Chaque année, des enfants venus des villages rejoignent les grandes villes dans l’espoir de trouver de petits emplois temporaires. Beaucoup se retrouvent finalement exploités dans les marchés, les chantiers ou le petit commerce informel.
Pour les familles modestes, le manque d’encadrement pendant les vacances contribue également à cette situation. Faute de centres de loisirs accessibles ou d’activités éducatives, plusieurs enfants passent leurs journées dans les rues. La rue devient l’école. Elle enseigne des leçons dures. Le respect? Parfois. La résilience? Souvent. Les abus? Trop souvent.

Des conséquences graves sur l’avenir des enfants

Si certains considèrent ces travaux comme une simple “initiation à la vie”, les conséquences sont souvent lourdes. Le travail précoce expose les enfants à de nombreux dangers physiques et psychologiques. Dans les marchés et les rues, ils sont confrontés aux accidents de circulation, aux violences, aux abus sexuels, à la consommation de drogues et à la délinquance. Les longues heures de travail provoquent également la fatigue extrême, le stress et les problèmes de santé.
Sur le plan scolaire, les impacts sont tout aussi préoccupants. Beaucoup d’enfants développent un désintérêt pour les études après avoir goûté à l’argent facile du petit commerce. D’autres abandonnent totalement l’école pour rester dans le secteur informel. Les spécialistes de la protection de l’enfance alertent aussi sur les risques d’exploitation économique. Certains employeurs profitent de la vulnérabilité des mineurs pour leur imposer des tâches pénibles contre des rémunérations dérisoires. Tous ces facteurs pèsent sur un développement déjà fragile. L’enfance se fragmente : elle se transforme en concours de survie.

Une lutte encore difficile

Malgré les textes de loi interdisant le travail des enfants, le phénomène demeure visible dans les grandes villes camerounaises. Les campagnes de sensibilisation menées par les autorités et les organisations de défense des droits de l’enfant peinent encore à produire des résultats durables. Dans les secteurs informels, où la majorité de ces activités se déroulent, l’inspection du travail est une présence plutôt qu’une force. Les sanctions sont rares. L’impunité, fréquente. Ce constat n’exonère pas les familles. Elles font des choix et souvent, elles choisissent la survie immédiate. Pourtant, la solution ne réside pas uniquement dans la répression. La stigmatisation des parents, la répression aveugle des enfants dans la rue, tout cela risque d’aggraver la misère. Ce qu’il faut, plutôt, c’est un filet social. Des politiques publiques qui ciblent l’emploi des adultes, qui soutiennent les ménages, qui subventionnent les services de garde et créent des activités de vacances abordables et dignes. Quelques initiatives existent. Des ONG offrent des centres de loisirs, des programmes de rattrapage scolaire, des appuis financiers ciblés. Des municipalités organisent parfois des activités pour enfants, mais ces actions restent dispersées et insuffisantes face aux flux annuels.
Il faut aussi penser aux employeurs informels. Beaucoup ne se perçoivent pas comme exploitants ; ils voient des aides, des aides bon marché, des mains supplémentaires. Les habitudes salariales dans l’informel, la normalisation du travail précoce, tout cela nécessite une transformation sociale — un changement de regard. Interdire sans proposer d’alternative ne suffit pas. Il faut informer, responsabiliser, accompagner. Transformer les pratiques professionnelles et officielles, oui, mais aussi fournir des options viables à ceux qui recrutent ces enfants.

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