Dans une correspondance datée du 6 octobre 2026, le ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, saisit le ministre d’État, secrétaire général de la présidence de la République, au sujet de la situation préoccupante de l’approvisionnement en carburants de la Délégation générale à la Sûreté nationale (DGSN).
Le document, dont copie est disponible, décrit une situation qualifiée d’« assez préoccupante », marquée par l’épuisement progressif des stocks de sécurité de la SCDP et les difficultés rencontrées par cette entreprise publique pour continuer à approvisionner régulièrement la police nationale en produits pétroliers.
22 765 m³ consommés pour plus de 21 milliards de FCFA
Les chiffres communiqués par le ministre donnent la mesure du problème. Au 06 octobre 2026, la consommation cumulée de la DGSN a atteint 22 765 m³, tous produits pétroliers confondus, pour une valeur estimée à 21,061 milliards de FCFA.
Une situation qui, selon le MINEE, ne se limite plus à une simple question de facture impayée. Le volume consommé « épuise les stocks de sécurité » et comprend également des volumes appartenant à certains marketeurs qui demandent désormais leur remplacement par la SCDP. Autrement dit, la pression exercée sur les réserves nationales ne concerne plus uniquement l’approvisionnement de la DGSN : elle pourrait également exposer la SCDP à des risques financiers et juridiques.
Une dette ancienne qui n’a toujours pas été réglée
L’alerte ministérielle rappelle que le problème remonte à 2024. Par correspondance du 14 juin 2024, le secrétaire général de la présidence avait instruit le ministre des Finances de mettre en place un mécanisme permettant d’approvisionner en urgence la DGSN en carburants, dans l’attente de la reconstitution des stocks de sécurité.
Dans ce cadre, le ministère des Finances avait conclu une convention avec Neptune Oil S.A. pour remplacer 5 860 m³ de carburants déjà consommés par la DGSN au cours de la période 2022-2023.
Montant de l’opération : 4,875 milliards de FCFA. Or, affirme le ministre de l’Eau et de l’Énergie, cette somme a été régulièrement engagée, liquidée et ordonnancée au profit de Neptune Oil, mais demeure impayée à ce jour.
Le problème apparaît donc comme un engrenage : les consommations s’accumulent, les fournisseurs attendent leurs règlements et la SCDP doit continuer à assurer la disponibilité physique des produits.
Le système des marketeurs privés montre ses limites
C’est précisément ce mécanisme que Gaston Eloundou Essomba remet en question. Dans sa correspondance, le ministre estime que la prise en charge des consommations de la DGSN par un marketeur privé est devenue « structurellement inopérante », notamment en raison des tensions de trésorerie de l’État et de la dépendance des marketeurs à des lignes de financement bancaires à court terme.
Une analyse qui intervient dans un contexte plus large de fragilité de la chaîne nationale d’approvisionnement en hydrocarbures. En août dernier, le gouvernement annonçait encore le renforcement des capacités de stockage de la SCDP, avec notamment de nouvelles infrastructures destinées à améliorer la sécurité d’approvisionnement. L’objectif affiché est progressivement de porter les stocks de sécurité de 30 à 60 jours d’autonomie. Mais l’affaire de la DGSN révèle une autre vulnérabilité : la capacité de l’État à financer durablement les consommations des administrations stratégiques.
Tradex appelé à la rescousse
Face à cette situation, Gaston Eloundou Essomba propose une nouvelle architecture. Le ministre suggère « très humblement » de rattacher l’approvisionnement de la DGSN au mécanisme déjà utilisé pour les corps de défense, opéré par Tradex S.A., selon un modèle approuvé par le ministère de la Défense et récemment étendu avec succès à la Garde présidentielle.
Cette proposition pourrait donc conduire à une modification substantielle du circuit d’approvisionnement de la police nationale. L’objectif est double : sécuriser l’accès aux carburants pour les forces chargées de la sécurité intérieure et éviter que la SCDP ne supporte durablement des consommations dont le financement n’est pas assuré.
Au-delà des montants et des procédures administratives, l’affaire pose une question stratégique : comment garantir l’approvisionnement permanent des forces de sécurité dans un contexte de tension sur les finances publiques ?
La DGSN ne peut évidemment pas fonctionner sans carburant. Véhicules d’intervention, missions de terrain, escortes, dispositifs de sécurité, déplacements des unités : l’ensemble du dispositif policier dépend directement de la disponibilité des produits pétroliers.
La situation devient donc sensible lorsque les stocks de sécurité commencent à être sollicités pour couvrir des consommations qui ne sont pas suffisamment financées.
Et le problème intervient alors que le secteur pétrolier camerounais fait déjà face à des défis logistiques importants. Le gouvernement a récemment renforcé les capacités de stockage et de réception de la SCDP, précisément pour améliorer la résilience de la chaîne d’approvisionnement nationale.
21 milliards : la facture qui interpelle l’État
La correspondance du 6 octobre pose finalement une équation difficile à résoudre : 22 765 m³ consommés, plus de 21 milliards de FCFA de produits pétroliers et des stocks de sécurité qui s’amenuisent.
La question n’est donc plus seulement celle du ravitaillement de la DGSN. Elle devient celle de la soutenabilité financière du modèle d’approvisionnement des administrations publiques. En sollicitant l’arbitrage de la présidence de la République, le ministre de l’Eau et de l’Énergie semble ainsi vouloir provoquer une décision rapide.
Car derrière cette alerte se profile un risque plus large : si les stocks stratégiques de la SCDP sont durablement mobilisés pour compenser les impayés ou les dysfonctionnements des mécanismes de financement, c’est toute la sécurité de l’approvisionnement national qui peut se retrouver sous tension. La balle est désormais dans le camp de la présidence de la République.