La menace de paralysie du transport routier aura finalement été désamorcée à quelques heures de son déclenchement.
Réunis le 23 août 2026 dans les locaux du ministère des Transports à Yaoundé, le ministre Jean Ernest Masséna Ngallè Bibéhè, plusieurs membres du gouvernement et les représentants des organisations syndicales du secteur ont engagé des discussions destinées à trouver une issue au conflit. Les négociations se sont poursuivies jusque dans la nuit de dimanche à lundi, alors que le 24 août avait été retenu comme date de démarrage de la grève. Au terme de ces échanges, les deux parties ont arrêté treize résolutions.
Le mot d’ordre a été levé
Cette sortie de crise repose désormais sur une série d’engagements gouvernementaux dont l’application constituera le véritable test de cet accord.

Les routes dégradées au cœur des revendications
La première source de mécontentement concerne l’état du réseau routier. Les transporteurs dénoncent depuis longtemps la dégradation de plusieurs axes, qui augmente les temps de parcours, accélère l’usure des véhicules et renchérit les coûts d’exploitation. Le gouvernement et les professionnels du secteur ont convenu qu’une liste des points critiques serait transmise sous 24 heures aux autorités afin de permettre leur réhabilitation dans les meilleurs délais.
Cette disposition répond directement à l’une des préoccupations majeures des transporteurs.
Mais elle pose également une question : combien de ces points critiques pourront effectivement être réhabilités et dans quels délais ?
Pour les professionnels du transport, l’enjeu dépasse la simple question du confort routier. L’état des routes influe directement sur le prix du transport, la consommation de carburant, les délais de livraison et, au bout de la chaîne, sur le prix des marchandises.
La licence S6 suspendue
Autre point particulièrement sensible : le transport de marchandises pour compte propre.
Les syndicats contestent l’application du décret du Premier ministre du 10 octobre 2022 qui encadre cette activité.
Le gouvernement a accepté de suspendre jusqu’à nouvel ordre la délivrance de la licence S6.
Une relecture du dispositif est également envisagée avec la mise en place, dans les services du Premier ministre, d’un comité interministériel.
Cette concession constitue l’un des principaux résultats des négociations.
Elle répond à la crainte exprimée par les transporteurs de voir se développer davantage le transport pour compte propre au détriment des professionnels dont l’activité consiste précisément à transporter les marchandises pour des tiers. Le dossier n’est toutefois pas définitivement réglé. La suspension de la délivrance de la licence S6 ouvre plutôt une période de réexamen du dispositif.
Les contrôles routiers sous surveillance
La question des contrôles constitue l’autre grande bataille remportée par les syndicats.
Les transporteurs dénoncent depuis plusieurs mois la multiplication des contrôles et les pratiques qu’ils considèrent comme des tracasseries sur les corridors de transport.
La nouvelle résolution prévoit que les contrôles routiers des marchandises en transit devront être effectués exclusivement dans les quatre check-points conventionnels du corridor Douala-N’Djamena et les trois check-points conventionnels du corridor Douala-Bangui.
L’objectif est de mettre fin à la multiplication des arrêts sur les axes et de concentrer les contrôles dans des points officiellement identifiés.
Pour les transporteurs, cette mesure pourrait contribuer à réduire les pertes de temps et les coûts liés aux arrêts successifs. Mais là encore, la difficulté sera celle de l’application sur le terrain.
Car une résolution issue d’une réunion gouvernement-syndicats ne suffira pas si les administrations concernées continuent d’effectuer des contrôles en dehors des points convenus.
Pèses-essieux : le gouvernement confirme la suspension
Le dossier du contrôle du poids des véhicules a également trouvé une réponse.
Le gouvernement s’est engagé à appliquer la décision du ministère des Travaux publics portant suspension des pèses-essieux mobiles sur l’axe Edéa-Kribi.
Cette question est particulièrement sensible pour les transporteurs, qui considèrent la multiplication des dispositifs de contrôle comme une source supplémentaire de contraintes.
Les deux parties ont également convenu que les contrôles de gabarit devront être effectués exclusivement dans les stations de pesage où toutes les administrations sont représentées.
Le principe vise à éviter que plusieurs services interviennent successivement sur le même véhicule et à rationaliser les contrôles.
Le CNC au centre d’un autre bras de fer
Les professionnels du transport avaient également soulevé des préoccupations concernant le décret du 16 juillet 2025 portant transformation du Conseil national des chargeurs (CNC).
Sur ce dossier, aucune solution définitive ne semble encore avoir été arrêtée.
Les préoccupations liées à l’applicabilité du texte seront transmises au Premier ministre, avec la suggestion de mettre en place un comité interministériel chargé de les examiner. Cette procédure traduit une volonté de poursuivre le dialogue plutôt que de trancher immédiatement. Mais elle repousse également la résolution définitive du problème. Les transporteurs devront donc encore attendre les conclusions de ce nouvel examen.

La question des frais dans la région de l’Est
Les discussions ont également porté sur une note du CNC relative au prélèvement des frais à l’importation et à l’exportation des marchandises dans la région de l’Est. Les acteurs du dialogue social ont décidé que cette note ferait l’objet d’une relecture.
Une mesure qui intervient dans un contexte où les opérateurs économiques réclament régulièrement davantage de lisibilité sur les prélèvements qui pèsent sur leurs activités.
Pour les transporteurs, chaque frais supplémentaire contribue à augmenter les coûts logistiques et peut finir par se répercuter sur le prix final des marchandises.
Fin des amendes forfaitaires ?
Autre engagement notable : l’interdiction de perception des amendes forfaitaires par les équipes de prévention routière du ministère des Transports. Cette disposition s’attaque directement à l’une des pratiques dénoncées par les professionnels du secteur.
Les transporteurs reprochent régulièrement à certaines équipes de contrôle de multiplier les sanctions et les paiements sur les axes routiers. L’interdiction annoncée vise donc à clarifier les pratiques des équipes de prévention routière et à limiter les prélèvements directs auprès des transporteurs. Mais, comme pour les autres résolutions, l’efficacité de la mesure dépendra de son application effective sur le terrain. Le gouvernement a donc réussi à éviter une grève qui aurait pu perturber fortement le transport des marchandises et, par ricochet, l’approvisionnement des marchés. Le compromis obtenu constitue une avancée dans le dialogue social. Mais il ne règle pas automatiquement les problèmes structurels du secteur. Les transporteurs ont obtenu des engagements sur les routes, les licences, les contrôles, les pèses-essieux et les amendes. Plusieurs dossiers doivent encore être examinés par des comités interministériels ou transmis au Premier ministre. Autrement dit, la grève est suspendue, pas les revendications. Le gouvernement dispose désormais d’un délai pour transformer les treize résolutions en mesures concrètes.
La balle est donc dans son camp
Si les engagements sont effectivement appliqués, cette crise pourrait devenir le point de départ d’une réforme plus profonde du transport routier et du système de contrôle des marchandises.
Dans le cas contraire, le risque d’un retour de la contestation restera entier.
Car en matière de dialogue social, l’accord signé autour d’une table n’est jamais la véritable fin de la crise. C’est son application sur le terrain qui permet de savoir si elle a réellement été résolue.