Derrière l’ouvrage, c’est le modèle énergétique du pays, son industrialisation et, en filigrane, les équilibres hydroélectriques d’une Afrique de l’Est traversée par les tensions autour du Nil qui se jouent.
Un projet devenu symbole national
À Rufiji, en Tanzanie, l’hydroélectricité vient de franchir une étape majeure. Car la présidente Samia Suluhu Hassan a présidé la cérémonie d’inauguration officielle de la centrale hydroélectrique Julius Nyerere, le Samedi 22 août 2026. Implantée sur le fleuve Rufiji, dans la région de la Côte, également appelée Pwani.
L’événement a rassemblé les principaux responsables du secteur énergétique tanzanien, parmi lesquels le ministre de l’Énergie, Deogratius Ndejembi, la vice-ministre Salome Makamba et le directeur général de la compagnie publique Tanzania Electric Supply Company (TANESCO), Lazaro Twange.
Mais la présence de l’Égypte a surtout donné à cette cérémonie une dimension diplomatique particulière. Le Premier ministre égyptien Mostafa Madbouly, représentant le président Abdel Fattah al-Sissi, était à la tête d’une délégation venue assister à l’inauguration. Cette présence n’est pas anodine. Le projet est directement lié à un consortium égyptien qui a porté la construction du barrage.

L’Égypte au cœur du chantier
Le contrat d’ingénierie, d’approvisionnement, de construction et de mise en service du barrage avait été signé en décembre 2018 avec un consortium composé de deux entreprises égyptiennes : Arab Contractors et Elsewedy Electric. Le chantier n’a toutefois pas suivi une trajectoire linéaire. Le projet a connu des interruptions liées notamment à des contraintes de financement avant d’être relancé et élevé au rang de priorité stratégique nationale. La Tanzanie a fait le choix de financer intégralement l’ouvrage avec ses propres ressources publiques, sans recourir à un bailleur extérieur. Ce choix a été largement mis en avant dans les médias tanzaniens et égyptiens comme un marqueur de souveraineté financière et de détermination politique.
Pour la présidente Samia Suluhu Hassan, l’achèvement du chantier constitue ainsi bien davantage qu’une réalisation technique.
Il s’agit de démontrer que le pays peut porter des infrastructures énergétiques majeures malgré les difficultés financières et les retards qui peuvent accompagner ce type de projet.
Une centrale déjà à l’œuvre avant l’inauguration
L’inauguration du 22 août ne correspond toutefois pas au démarrage technique de la centrale. Le raccordement des turbines au réseau national s’est effectué progressivement avant la cérémonie. La centrale avait déjà commencé à injecter de l’électricité dans le réseau et sa contribution à la production nationale avait augmenté au fil des mois.
L’événement revêtait donc avant tout une portée politique et symbolique : celle de consacrer officiellement l’achèvement d’un projet dont les effets sur le système électrique tanzanien étaient déjà perceptibles. La réussite d’un projet hydroélectrique ne dépend pas uniquement de la capacité installée. Il faut également disposer d’un réseau de transport suffisamment robuste pour acheminer l’électricité vers les zones de consommation.
Les autorités tanzaniennes ont ainsi mis en avant le développement parallèle des infrastructures de transport d’électricité.
L’objectif est clair : faire parvenir la nouvelle production aux zones qui en ont le plus besoin, notamment la capitale politique et les principaux pôles économiques.

L’électricité au service de l’industrialisation
La mise en puissance de Julius Nyerere intervient dans un contexte où la demande électrique tanzanienne augmente rapidement.
L’industrialisation, l’urbanisation et les efforts d’électrification accroissent les besoins du pays. Pour Dar es Salaam, disposer d’une production électrique plus importante et plus régulière constitue donc un préalable à la poursuite de son développement industriel.
Le défi est d’autant plus important que le système électrique tanzanien reste relativement modeste au regard des ambitions économiques du pays. La croissance de la demande impose donc de produire davantage, mais aussi d’améliorer la fiabilité du réseau et d’étendre l’accès à l’électricité. Julius Nyerere arrive précisément dans cette équation. La centrale doit contribuer à renforcer l’offre disponible et à réduire les tensions susceptibles d’accompagner la hausse rapide de la demande.
L’autre conséquence du développement de l’hydroélectricité concerne la composition du mix électrique.
La montée en puissance de la production hydroélectrique s’accompagne d’un recul relatif du gaz naturel dans le mix national et d’une baisse de la production gazière destinée à la production d’électricité. Ce mouvement traduit une évolution structurelle du système énergétique tanzanien.
Le pays cherche ainsi à accroître le poids d’une source renouvelable abondante tout en limitant progressivement sa dépendance à certaines sources fossiles pour la production électrique. Mais cette transition doit être analysée avec prudence. Les données disponibles pour la période récente ne permettent pas toujours d’établir avec précision l’ampleur exacte du basculement entre les différentes sources d’énergie. Ce qui apparaît clairement, en revanche, est la volonté de Dar es Salaam de renforcer considérablement la place de l’hydroélectricité.
Un projet tanzanien, mais aussi un coup diplomatique pour l’Égypte
L’inauguration de Julius Nyerere intervient dans un environnement régional particulièrement sensible. L’Égypte et l’Éthiopie sont engagées depuis plusieurs années dans un bras de fer autour du partage des eaux du Nil, notamment à propos du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD).
Dans ce contexte, la coopération hydroélectrique entre Le Caire et un autre pays africain revêt une dimension particulière. L’Égypte ne se contente pas d’être présente dans le secteur énergétique tanzanien par l’intermédiaire de ses entreprises. Elle entend également valoriser son savoir-faire et ses partenariats industriels sur le continent. La présence du Premier ministre Mostafa Madbouly à l’inauguration illustre donc la profondeur de cette relation. Pour Le Caire, le projet constitue une vitrine de la capacité des entreprises égyptiennes à participer à de grands projets d’infrastructures en Afrique.
Pour Dar es Salaam, il s’agit de bénéficier de cette expertise tout en conservant la maîtrise financière du projet.
Le choix tanzanien de financer le projet sur ressources publiques constitue l’un des aspects les plus significatifs de cette réalisation.
Ne pas dépendre d’un bailleur extérieur permet au gouvernement de conserver une plus grande marge de manœuvre dans la conduite du projet. Le financement d’une infrastructure hydroélectrique de cette ampleur mobilise des ressources publiques considérables, alors même que l’État doit répondre simultanément à d’autres besoins : routes, santé, éducation, eau, agriculture ou électrification rurale. La question centrale sera donc de mesurer les retombées économiques de l’investissement. Si l’électricité supplémentaire permet d’améliorer la productivité des entreprises, de soutenir l’industrialisation et d’accroître l’accès à l’énergie, le projet pourrait contribuer à élargir la base économique du pays. Dans le cas contraire, la charge financière du projet pourrait devenir plus difficile à absorber.

Julius Nyerere, un pari sur l’avenir
La Tanzanie a donc franchi une étape importante avec l’inauguration officielle de Julius Nyerere. Le projet illustre à la fois une ambition énergétique, une volonté d’industrialisation et une stratégie de souveraineté dans le financement des infrastructures.
Il témoigne également de l’approfondissement des relations entre la Tanzanie et l’Égypte, à travers la coopération entre entreprises et États. Mais le véritable bilan du barrage ne se mesurera pas lors des cérémonies officielles. Il se mesurera dans les années à venir, lorsque les entreprises disposeront d’une électricité plus fiable, lorsque de nouvelles activités industrielles pourront émerger et lorsque davantage de ménages pourront bénéficier d’un accès régulier à l’énergie.
Pour la Tanzanie, Julius Nyerere n’est donc pas seulement un barrage : c’est un pari sur la capacité de l’électricité à devenir l’un des moteurs de sa transformation économique.
Manuella TCHOUJO