Accueil A LA UNEFéminicides au Cameroun : Le silence qui tue

Féminicides au Cameroun : Le silence qui tue

Derrière chaque femmes tuées, se trouve très souvent une succession de violences, de silences et de renoncements. La question n’est donc plus seulement de punir les meurtriers. Elle est de comprendre pourquoi les femmes menacées ne sont pas suffisamment protégées avant qu’il ne soit trop tard.

par Carole NOUKWA
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Un féminicide ne commence pas avec un couteau, une arme ou un coup fatal. Il commence beaucoup plus tôt avec une insulte, une gifle, une menace, un contrôle permanent, une jalousie maladive, des violences sexuelles, une interdiction de travailler, la confiscation de l’argent. Puis, parfois, les coups deviennent plus fréquents. Autour de la victime, les signaux existent. Mais ils sont trop souvent minimisés. On entend des phrases telles que: « C’est son mari. », « Les problèmes de couple ne regardent personne. », « Ils vont se réconcilier. », « Entre l’arbre et l’écorce, il ne faut pas mettre son doigt. », « C’est comme ça le mariage, il faut supporter. », « Pense aux enfants. », « Tu penses que j’ai fait comment pour supporter ton père. » Ces phrases banalisent une violence qui peut pourtant annoncer le pire.

Une affaire privée ? Non. Un problème public.

L’une des principales failles de la lutte contre les féminicides réside dans la persistance d’une conception du couple comme espace privé dans lequel les violences seraient une affaire familiale. Cette logique est dangereuse. Lorsqu’une femme est régulièrement violentée, le problème n’est plus conjugal. Il devient social, judiciaire et sécuritaire. Une femme menacée devrait pouvoir obtenir rapidement une protection, être mise à l’abri et bénéficier d’un accompagnement juridique et psychologique. Or, entre le signalement d’une violence et la protection effective de la victime, le chemin peut rester long. C’est précisément cet espace qu’il faut combler. Punir après le crime ne suffit pas. La justice doit sanctionner les auteurs. C’est indispensable. Mais une politique sérieuse de lutte contre les féminicides ne peut pas attendre le passage à l’acte. Elle doit identifier les situations à haut risque : violences répétées, menaces de mort, harcèlement après séparation, possession d’armes, violences sexuelles ou comportements de contrôle extrême. Le défi consiste donc à passer d’une logique essentiellement réactive à une logique préventive. Autrement dit : ne pas attendre le cadavre d’une femme pour découvrir que la victime était en danger. La société a également sa part de responsabilité. Ce qu’il faut surtout retenir c’est qu’il n’y a pas de de profils spécifiques de femmes assassinées. Elles ne sont pas tuées à cause de leur âge, de leur ethnie ou de leur situation socio-économique. Le plus souvent, elles sont tuées par des personnes de leur entourage. Toutes ces tragédies illustrent parfaitement la triste réalité persistante: La violence conjugale demeure l’un des principaux facteurs de ces crimes qui ne sont pas commis par des inconnus. Cette violence survient dans l’espace supposé être le plus sûr qu’est le foyer. Malheureusement, c’est derrière ce foyer, ce cocon familial que certaines femmes subissent les pires sévices: jalousie excessive, contrôle exacerbé, menaces, coups, blessures, etc. Et dans bien de cas , lorsque ces assassinats ne sont pas considérés comme des faits divers, ils sont souvent minimisées par l’entourage ou réglés en famille, sans une intervention judiciaire sérieuse. De nombreuses femmes hésitent à quitter leur conjoint violent en raison de la précarité économique, de la stigmatisation sociale ou pour protéger leurs enfants.
Bien que beaucoup le pensent, mais le féminicide n’est pas un crime passionnel. Bien au contraire, il est l’aboutissement d’un cycle de domination, d’injures et de violence. Tant que la société continuera de tolérer les violences conjugales comme des affaires privées, les féminicides continueront.

L’État ne peut pas être seul

Les familles, les voisins, les collègues, les communautés religieuses et les associations ont aussi un rôle. Combien de femmes ont parlé avant de mourir ? Combien ont été entendues ? Combien ont demandé de l’aide ? Combien ont été encouragées à partir plutôt qu’à « supporter » ? Ces questions sont inconfortables, mais nécessaires. Car lorsqu’une femme est enfermée dans une relation violente par la dépendance économique, la pression familiale ou la peur des représailles, lui dire simplement « quitte-le » ne suffit pas. Il faut lui donner les moyens de partir en sécurité.
Malgré l’ampleur du phénomène, il est encore possible de l’éradiquer de notre société, et cela passe par l’éducation de nos jeunes filles et garçons sur la tolérance en milieu scolaire, familial et professionnel. Le gouvernement devrait revoir son système éducatif et remettre au programme scolaire les cours sur l’éducation civique et à la morale pour justement préparer ces jeunes gens sur comment se comporter dans la vie de tous les jours. Notre société aujourd’hui est addicte à la violence, et c’est la raison pour laquelle elle banalise tous ces cas de féminicides. Si cette même société était sensible à la violence, les cas de femmes assassinées n’allaient pas croitre au fil des ans. Bien au contraire, les dénonciations se feraient chaque jour. L’état devrait aussi durcir les lois pour une meilleure protection des femmes et des filles. Car il faut le relever, la violence domestique et le viol conjugal ne sont toujours pas explicitement criminalisés dans le Code pénal camerounais. Certains verdicts judiciaires récents ont suscité l’indignation, des militants estimant que la clémence de certaines peines envoie un message d’impunité aux auteurs.

La nouvelle loi sera jugée sur ses résultats

L’annonce d’un projet de loi sur les violences basées sur le genre constitue une avancée potentielle. Mais le Cameroun n’a pas seulement besoin de nouveaux textes. Il a besoin de moyens pour les appliquer. Des personnels formés. Des services sociaux accessibles. Des mécanismes d’alerte efficaces. Une prise en charge psychologique. Une meilleure coordination entre police, justice, santé et services sociaux. Et surtout, une véritable protection des victimes et des témoins. Sinon, le risque est connu : produire un texte supplémentaire qui ne changera pas suffisamment la réalité sur le terrain. Le Cameroun ne manque plus de preuves de l’existence des féminicides. Les chiffres sont là. Les familles endeuillées sont là. Les témoignages sont là. Les mobilisations citoyennes sont là. Le gouvernement reconnaît lui-même la recrudescence. Alors la question n’est plus de savoir si le phénomène existe. La question est de savoir combien de femmes pourraient encore être sauvées si les violences étaient prises au sérieux dès les premiers signes. C’est là que doit se mesurer la véritable efficacité de la politique publique. Parce qu’une conférence de presse ne protège pas une femme. Une condamnation sur les réseaux sociaux ne protège pas une femme. Et une loi, aussi ambitieuse soit-elle, ne protège une femme que lorsqu’elle est effectivement appliquée.
Le véritable bilan de la lutte contre les féminicides ne se fera donc pas au nombre de déclarations publiques, mais au nombre de femmes qui n’auront pas à mourir pour que l’on se décide enfin à agir.

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