Le réflexe déclaratif n’est toujours pas installé dans les mœurs des Camerounais. Réintroduite en 2021, la déclaration annuelle de l’Impôt sur le revenu des personnes physiques (IRPP) reste difficile à imposer dans les habitudes des contribuables camerounais. Cinq ans après son retour, l’administration fiscale doit encore multiplier les rappels, proroger les délais et recourir à la menace de sanctions pour obtenir les déclarations attendues.
Le problème ne réside pas dans l’existence de l’IRPP lui-même. L’impôt est bien prélevé, notamment à la source pour les salariés. C’est surtout l’obligation de déclarer annuellement ses revenus qui peine à devenir un réflexe. Une situation qui révèle les limites d’un système fiscal longtemps fondé sur la perception directe de l’impôt, plutôt que sur une relation déclarative régulière entre le contribuable et l’administration.
Pour l’exercice 2025, l’administration a une nouvelle fois dû accorder des délais supplémentaires à certains contribuables. L’échéance initiale du 31 juillet 2026 a été prorogée au 30 août 2026. Un ultime délai de sept jours a ensuite été accordé aux retardataires à compter du communiqué du ministère des finances, daté du 2 septembre 2026.
Les chiffres traduisent encore un important déficit d’adhésion
L’écart entre le nombre de contribuables potentiellement concernés et ceux effectivement engagés dans le processus donne la mesure du défi. Pour une campagne précédente, le fichier théorique faisait apparaître 2,1 millions de personnes imposables, tandis que plus de 700 000 personnes seulement étaient inscrites sur la plateforme de déclaration. Même si inscription et déclaration effective ne se confondent pas, cette différence illustre l’ampleur du travail restant à accomplir pour élargir la base déclarative.
Les résultats financiers sont eux aussi révélateurs. La nouvelle déclaration annuelle avait permis de mobiliser environ 15 milliards de FCFA, pour un objectif de 25 milliards de FCFA, soit un taux de réalisation de 60 %.
Il faut toutefois distinguer ces recettes des recettes globales de l’IRPP. En 2024, l’IRPP avait généré 357,5 milliards de FCFA. Le montant de 15 milliards de FCFA correspond donc aux recettes liées à la nouvelle obligation déclarative et ne représente pas l’ensemble des recettes de cet impôt.
Cette distinction est importante. Elle montre que la difficulté ne porte pas sur la capacité de l’État à collecter l’IRPP, mais davantage sur sa volonté d’obtenir des contribuables une déclaration complète et régulière de leurs revenus. Pourquoi cette déclaration suscite-t-elle encore des résistances ?
Une partie de la difficulté tient à la perception même de l’obligation. Pour un salarié dont l’impôt est déjà prélevé directement sur le salaire, la déclaration annuelle peut apparaître comme une formalité supplémentaire, sans incidence immédiate sur sa situation.
Pourtant, prélèvement à la source et déclaration annuelle ne répondent pas à la même logique. La déclaration permet à l’administration fiscale de disposer d’une vision plus complète de la situation du contribuable et de ses revenus.
Cette culture déclarative reste cependant difficile à installer dans un environnement où le contribuable a longtemps été davantage habitué à voir l’impôt directement prélevé qu’à effectuer lui-même une démarche auprès de l’administration.
À cette difficulté comportementale se sont ajoutées des contraintes techniques. Lors des précédentes campagnes, la plateforme de télédéclaration avait notamment été confrontée à des problèmes d’accès, à des bugs et à des engorgements lors des périodes de forte affluence. La difficulté d’ancrage de l’IRPP n’est donc pas uniquement une affaire de mauvaise volonté des contribuables. Elle renvoie également à la capacité de l’administration à rendre la procédure simple, accessible et suffisamment fiable.
Le fisc durcit désormais le ton
Après plusieurs années de sensibilisation et d’accompagnement, le discours de l’administration fiscale devient progressivement plus ferme. Pour les contribuables concernés par la campagne 2025, notamment certaines hautes personnalités ainsi que les salariés du secteur public et parapublic, le non-respect de l’obligation déclarative expose désormais à des mesures coercitives. Parmi les sanctions annoncées figurent la taxation d’office avec majorations, une amende forfaitaire de 100 000 FCFA, mais aussi la possibilité de publier les noms des contribuables défaillants.
Le changement de ton est significatif. Il traduit la volonté de l’administration de sortir d’une logique où les prorogations successives finissent par banaliser les échéances fiscales. Car à force de repousser les dates limites, le risque est de transformer une échéance légale en simple indication. Or, pour installer une culture fiscale, l’administration doit aussi être en mesure de faire respecter les règles qu’elle fixe.
Vers une fiscalité davantage fondée sur la déclaration
Le gouvernement cherche ainsi à faire évoluer progressivement le rapport entre le contribuable et l’impôt. La déclaration annuelle constitue un instrument permettant à l’administration de mieux connaître les revenus des personnes physiques, de renforcer les contrôles et, à terme, d’améliorer l’équité devant l’impôt. Cette logique prend d’autant plus d’importance que l’État cherche à accroître la mobilisation des recettes internes. Dans un contexte où les besoins de financement public sont importants, l’élargissement et la sécurisation de l’assiette fiscale deviennent des leviers essentiels. L’enjeu dépasse donc largement le respect d’une simple formalité administrative. Une déclaration mieux maîtrisée signifie une meilleure connaissance de la matière imposable et, potentiellement, un meilleur rendement du système fiscal. Mais cette évolution suppose que le contribuable comprenne ce qu’on lui demande et pourquoi on le lui demande.
Le durcissement des sanctions peut favoriser le respect de l’obligation. Il ne suffira cependant pas, à lui seul, à créer une véritable culture déclarative. L’administration fiscale devra continuer à expliquer les mécanismes de l’IRPP, à accompagner les contribuables et à améliorer les outils numériques utilisés pour les déclarations. Le défi est donc double : contraindre ceux qui refusent de se conformer à la loi, tout en facilitant la tâche de ceux qui veulent être en règle. C’est probablement à ce niveau que se joue l’avenir de la réforme. Cinq ans après sa réintroduction, l’IRPP a déjà retrouvé une place importante dans les recettes fiscales camerounaises. Mais l’obligation déclarative, elle, cherche encore son rythme de croisière. Entre les 2,1 millions de contribuables potentiellement imposables, les quelque 700 000 personnes inscrites sur la plateforme et les 357,5 milliards de FCFA de recettes globales enregistrées en 2024, les chiffres montrent une chose : l’enjeu n’est plus de faire connaître l’IRPP, mais de faire entrer la déclaration annuelle dans les habitudes.