À Douala, il suffit de quelques minutes d’observation pour mesurer l’ampleur du phénomène. Aux carrefours, devant les administrations, dans les marchés, à proximité des établissements scolaires ou au bord des routes, les petits sachets transparents remplis d’eau sont partout. Ils se vendent généralement à 50 FCFA l’unité et trouvent preneurs en quelques secondes.
La chaleur, particulièrement éprouvante dans la capitale économique, contribue à faire prospérer cette activité. Élèves, conducteurs de motos-taxis, chauffeurs de taxi, commerçants, fonctionnaires et simples passants s’arrêtent pour acheter quelques sachets. Pour beaucoup, il s’agit moins d’un choix que d’une solution pratique et bon marché pour étancher leur soif.
Le phénomène est particulièrement visible au carrefour Ndokoti, dans le 3e arrondissement de Douala. Sur les étals improvisés, les marques se succèdent : Cristalline, Cristal Water, Sawawa, Aquavita, Golden, Royal, Aquaba, Sweet Water, Bosvi, Geca, Yassa, Africa Pure Water, Mme Su… La liste est loin d’être exhaustive.

Une eau à 50 FCFA le sachet de 500 ml , mais quelle traçabilité ?
Sur les emballages, les promesses sont nombreuses. « Eau minérale naturelle », « eau potable », « mise en sachet sous conditions d’hygiène et contrôle de laboratoire » : les mentions destinées à rassurer le consommateur ne manquent pas.
Mais entre la promesse imprimée sur le plastique et la réalité du produit, une question demeure : qui produit cette eau et dans quelles conditions ?
Sur plusieurs sachets observés, les informations permettant d’identifier clairement le producteur, l’adresse de l’unité de production ou encore l’origine de l’eau ne sont pas toujours évidentes à retrouver. Cette absence de lisibilité nourrit le doute sur la traçabilité de certains produits. Car toutes les eaux en sachet ne relèvent pas nécessairement du même circuit.
Certaines sont produites par des structures formelles disposant d’installations dédiées et soumises aux contrôles prévus par la réglementation. D’autres, selon les témoignages recueillis, seraient produites dans des installations artisanales ou clandestines, avec des moyens rudimentaires. C’est là que se trouve l’un des principaux angles morts de ce commerce : le consommateur ne voit généralement que le sachet et son contenu. Il ignore souvent ce qui s’est passé avant que celui-ci n’arrive entre ses mains.
Un petit commerce devenu une bouée de survie
Pourtant, derrière cette économie de l’eau se trouvent aussi des histoires de survie.
À New Bell, dans le 2e arrondissement de Douala, Moussa, 15 ans, vend de l’eau en sachet depuis près de trois ans. Originaire de l’Extrême-Nord, il a rejoint Douala après avoir fui les violences liées à Boko Haram.
Chaque matin, son activité commence chez un grossiste.
« Je suis arrivé à Douala en 2021. Mon oncle qui m’a recueilli m’a demandé ce que je voulais et je lui ai dit que je voulais faire dans le commerce. Alors il a opté pour la vente d’eau en sachet parce que cela ne nécessitait pas beaucoup d’argent pour s’y lancer. »
Le jeune garçon achète deux ou trois ballots d’eau, les conserve dans une glacière avec de la glace puis part à la rencontre de ses clients.
« Je vends les premiers ballots vers 10 heures au marché central. Ensuite entre 15 et 16 heures je vends le reste. Je pointe rapidement quand je propose aux taximen parce qu’ils n’ont pas la possibilité de garer à chaque moment pour aller dans les boutiques acheter de l’eau », raconte-t-il.
Son activité lui permet de contribuer aux besoins de sa famille restée au village.
Comme lui, des milliers de personnes tirent directement ou indirectement leurs revenus de cette filière : producteurs, grossistes, détaillants, transporteurs et revendeurs ambulants. Dans un contexte où l’accès à un emploi stable demeure difficile, l’eau en sachet constitue donc aussi une porte d’entrée vers une activité génératrice de revenus.
C’est tout le paradoxe de cette économie : elle répond à un besoin réel et crée des revenus, mais son expansion pose simultanément des questions sanitaires et environnementales.
Quand le contrôle devient l’enjeu central
Le problème n’est donc pas l’existence de l’eau conditionnée en sachet en elle-même. Il réside davantage dans la capacité des pouvoirs publics à garantir que le produit vendu au consommateur respecte effectivement les exigences sanitaires et réglementaires.
Dans une filière où les marques se multiplient, le contrôle des unités de production devient déterminant. Une eau destinée à la consommation humaine ne devrait pas seulement être transparente à l’œil nu. Elle doit être contrôlée, analysée et produite dans des conditions permettant d’éviter les contaminations.
Il faut dire que si certaines structures agrées fournissent une eau minérale d’excellente qualité sur le marché parce qu’elles sont assistées par des laboratoires d’analyses reconnus. D’autres par contre qui fonctionnent dans l’illégalité, conditionnent cette eau dans des abris de fortune ou familial impropre avec un matériel rudimentaire, défectueux et délabré. Toutes les marques sont censées disposer d’une autorisation délivrée par les autorités. Certaines ont meilleure réputation que d’autres. Un certain nombre de clients disent s’être déjà posé des questions sur la provenance de l’eau qu’ils ingurgitaient. Dans les établissements clandestins de production d’eau en sachet, ce sont près de 1000 à 2000 sachets d’eau qui sortent par jour de ces lieux et qui sont ensuite déversé sur le marché, faisant leur bonheur, au détriment des consommateurs innocents qui ont besoin d’assouvir leur soif. Une situation qui met aussi en péril la santé des consommateurs et les expose aux maladies telles que le mal de ventre, diarrhée et bien autres maux. Mais établir un lien direct entre un trouble de santé et une marque particulière nécessite évidemment des analyses microbiologiques et sanitaires. C’est précisément pourquoi le contrôle de la qualité de l’eau et la traçabilité des producteurs sont essentiels.
Le deuxième problème : le plastique
À la question sanitaire, s’ajoute celle de l’environnement. À Ndokoti, ces déchets plastiques jonchent le trottoir. Par ailleurs, témoin d’une scène, l’on comprend aisément la provenance de ces tonnes d’ordures.
À Ndokoti, les sachets vides s’accumulent sur les trottoirs, dans les rigoles et aux abords des voies de circulation. Une fois l’eau consommée, le plastique devient un déchet que beaucoup de consommateurs abandonnent simplement sur place.
Aubin, conducteur de moto-taxi, vient de boire deux sachets d’eau fraîche. Il les vide rapidement avant de jeter les emballages sur le trottoir. Son geste ne semble susciter aucune réaction autour de lui.
Pourtant, répété des milliers de fois chaque jour, il produit un effet considérable.
Les sachets s’intègrent aux autres déchets qui encombrent les caniveaux. Ils peuvent contribuer à l’obstruction des ouvrages d’évacuation des eaux, particulièrement problématique dans une ville comme Douala régulièrement confrontée aux inondations.
Lorsque ces déchets sont brûlés à l’air libre, le problème ne disparaît pas. La combustion incontrôlée des plastiques peut générer des fumées et des substances nocives.
Le sachet qui permet de boire quelques gorgées d’eau en quelques secondes peut donc rester dans l’environnement bien plus longtemps que son temps d’utilisation.
Le confort immédiat contre le coût collectif
C’est ici que l’eau en sachet révèle toute son ambiguïté. Pour le consommateur, le calcul est simple : 50 FCFA pour se désaltérer immédiatement. Pour le vendeur, c’est une petite activité qui permet de gagner sa vie. Pour le producteur, c’est un marché en expansion. Mais pour la collectivité, la facture est différente : déchets plastiques, nettoyage des espaces publics, obstruction des caniveaux, pollution des sols et des cours d’eau, sans oublier le coût potentiel des problèmes sanitaires lorsque l’eau commercialisée ne respecte pas les normes. Le véritable enjeu est donc de parvenir à réguler cette économie sans condamner les milliers de personnes qui en vivent.
L’eau en sachet est désormais profondément installée dans les habitudes de consommation au Cameroun. Elle répond à une demande que les autres modes de distribution d’eau ne parviennent pas toujours à satisfaire à un prix aussi accessible.
La question n’est donc plus de savoir si elle doit disparaître du marché, mais dans quelles conditions elle doit y rester.
Cela suppose une identification claire des producteurs, des contrôles réguliers et visibles des unités de production, une meilleure application des règles d’étiquetage, ainsi qu’une surveillance effective des produits commercialisés. Il faut également s’attaquer à l’autre bout de la chaîne : celui des déchets. Sans système efficace de collecte et de récupération, chaque sachet vendu aujourd’hui devient potentiellement un déchet abandonné demain.
Au Cameroun, le débat sur l’eau en sachet dépasse donc largement la simple question de la soif. Il pose une question beaucoup plus fondamentale : jusqu’où une activité économique peut-elle prospérer lorsque le consommateur connaît si peu ce qu’il achète?
À 50 FCFA, le sachet paraît bon marché. Mais pour la société, son véritable prix pourrait être beaucoup plus élevé.