Il est encore tôt lorsque les premiers bus quittent Douala en direction de l’Ouest. Dans les agences de voyage, les passagers prennent place, bagages soigneusement rangés dans les soutes. Les moteurs vrombissent. Les familles saluent leurs proches. Certains voyageurs font le signe de croix avant le départ. D’autres se contentent de regarder silencieusement la route.
Tous savent pourtant que le véritable voyage commence après Douala. Sur la Nationale n°5, l’un des principaux corridors routiers reliant la capitale économique aux régions de l’Ouest et, au-delà, au Nord-Ouest, les kilomètres se transforment progressivement en épreuve de patience et de courage.
La RN5 est aujourd’hui dans un état de dégradation avancée sur plusieurs sections. Les nids-de-poule, les affaissements, les portions de bitume fortement détériorées et l’étroitesse de certaines sections compliquent considérablement la circulation
250 kilomètres qui peuvent durer dix heures
Sur le papier, Douala-Bafoussam représente environ 250 kilomètres. Autrefois, le trajet pouvait être effectué en trois heures et demie environ. Désormais, certaines conditions de circulation peuvent transformer ce voyage en une interminable traversée de près de dix heures, voire davantage.
En cette saison pluvieuse, la situation est davantage désastreuse. Car lorsque les eaux ruissellent sur la chaussée, certains nids-de-poule se transforment en véritables pièges. Le conducteur ne sait plus toujours quelle profondeur se cache sous l’eau. Il ralentit, dévie légèrement, tente d’éviter un trou. Mais sur une route étroite, une manœuvre destinée à sauver un véhicule peut provoquer une collision avec celui qui arrive en sens inverse.
C’est là tout le paradoxe de cette route : pour éviter l’accident, il faut parfois prendre le risque d’en provoquer un autre.
La dangerosité de la RN5 ne tient cependant pas uniquement à l’état de la chaussée. Le tracé lui-même est difficile. Entre Békoko et Bandjoun, la route traverse des reliefs importants et présente de nombreux virages. Une étude consacrée à la mobilité et à la sécurité routière sur cet axe avait identifié 202 virages et doubles virages considérés comme dangereux, dont 72 qui n’étaient pas signalés au moment de l’étude.
À cela s’ajoutent les poids lourds, les bus interurbains, les véhicules particuliers, les taxis et autres moyens de transport qui se partagent une infrastructure de plus en plus sollicitée. La RN5 est donc confrontée à une équation particulièrement dangereuse : une route vieillissante, un trafic important et des conditions météorologiques parfois difficiles.
Les accidents comme tragique rappel
Les drames se succèdent. Le 8 avril 2025, à Melong, un minibus de l’agence Papa Gassi reliant Douala à Bafang est entré en collision avec un camion-citerne. Le bilan faisait état de quatre morts et d’une quinzaine de blessés, dont trois grièvement atteints. Quelques semaines plus tard, le 23 juin 2025, un autre accident mortel était signalé au niveau de Ngwa, entre Manjo et Nkongsamba : un pick-up aurait quitté sa voie sous une forte pluie avant de percuter un véhicule commercial. Un passager avait perdu la vie et sept autres personnes avaient été blessées.
Ces accidents ne peuvent évidemment pas être attribués automatiquement au seul mauvais état de la route. La vitesse, la fatigue, les comportements des conducteurs, l’état mécanique des véhicules, les conditions météorologiques et la configuration de la chaussée peuvent se conjuguer.
Mais lorsque tous ces facteurs se retrouvent sur une infrastructure dégradée, le risque devient exponentiel.
Melong, Nkongsamba, Loum, Bafang : les points noirs s’accumulent
De Békoko à Bandjoun, les usagers traversent notamment Souza, Mbanga, Njombé, Penja, Loum, Manjo, Nkongsamba, Melong, Kekem, Bafang, Bandja, Batié et Baham. Autant de villes et de villages qui vivent au rythme de cette route. Pour les populations riveraines, la RN5 est à la fois une chance et une menace.
Une chance parce qu’elle permet l’écoulement des productions agricoles, facilite les déplacements et relie des bassins économiques majeurs. Une menace parce qu’un accident peut survenir à quelques mètres des habitations, des commerces ou des marchés.
En juin 2026, un accident survenu entre Bomono et Mbanga avait notamment provoqué une importante perturbation du trafic sous une forte pluie, avec une longue file de véhicules sur cet axe décrit comme étroit et fortement dégradé.
Quand les transporteurs commencent à contourner la route
Le phénomène devient suffisamment préoccupant pour modifier les habitudes des transporteurs. En juillet 2026, l’entreprise Général Voyage a annoncé une réorganisation de certains de ses itinéraires en raison de la dégradation de la RN5. L’entreprise aurait notamment interdit à ses véhicules d’emprunter le tronçon Bandja-Bafang et privilégié d’autres itinéraires selon les conditions de circulation.
Lorsqu’une compagnie de transport commence à éviter une partie d’un axe national, le signal est lourd de sens.
Une route nationale qui oblige les transporteurs à chercher des itinéraires de substitution n’est plus seulement une infrastructure dégradée : elle devient un problème économique national.
Le prix payé par l’économie
Derrière les accidents, il y a aussi les coûts invisibles. Un camion immobilisé pendant plusieurs heures, c’est une cargaison qui arrive en retard. Un bus qui met dix heures au lieu de quatre, c’est une rotation supplémentaire perdue pour le transporteur. Un véhicule endommagé par un nid-de-poule, ce sont des frais mécaniques supplémentaires.
Et lorsque les transporteurs supportent ces coûts, ils finissent nécessairement par les répercuter sur les prix. Le mauvais état de la route finit donc dans la poche du consommateur. Il se retrouve dans le prix du transport, celui des produits agricoles et, plus largement, dans le coût des échanges entre les différentes régions du pays.
Le traumatisme de la falaise de Dschang
La question de la sécurité sur cet important corridor est également indissociable des risques liés aux pluies et aux mouvements de terrain dans les zones montagneuses.
Le drame de la falaise de Dschang, le 5 novembre 2024, reste dans toutes les mémoires. Deux éboulements avaient provoqué la mort de 14 personnes en ensevelissant notamment des véhicules et des voyageurs.
Cet épisode tragique rappelle une réalité : dans certaines zones de l’Ouest, la route doit être pensée non seulement comme une bande de bitume, mais comme une infrastructure exposée aux risques naturels.
Réhabiliter, mais surtout entretenir
Face à la situation, la réhabilitation de l’axe est régulièrement annoncée. En 2026, le coût de la réhabilitation évoqué par les autorités était estimé à environ 180 milliards de francs CFA, selon la Deutsche Welle. Mais au-delà des milliards annoncés, les usagers attendent désormais des résultats visibles. Car le problème de la RN5 n’est pas nouveau.
Depuis des années, les populations dénoncent la dégradation de cette route. Une étude portant sur les accidents enregistrés sur la RN5 avait recensé environ 634 accidents au cours de l’année 2020 sur les sections étudiées entre Békoko et le pont du Nkam.
La question n’est donc plus de savoir si la route est dangereuse. La question est de savoir combien de temps encore l’État peut laisser cette situation perdurer.
Une urgence nationale
La Nationale n°5 n’est pas une simple route reliant deux villes. Elle constitue un corridor économique majeur entre le Littoral et l’Ouest. Elle permet aux marchandises de circuler, aux producteurs agricoles d’écouler leurs récoltes, aux étudiants de rejoindre leurs établissements, aux familles de se retrouver et aux opérateurs économiques de travailler.
Son état actuel constitue donc une menace pour la sécurité des citoyens mais aussi pour l’économie nationale.
À force de nids-de-poule, de déformations, d’embouteillages, d’accidents et de ralentissements, la route finit par coûter beaucoup plus cher à la nation que ne coûterait sa réhabilitation.
La RN5 mérite-t-elle encore le surnom de « route de la mort » ? La réponse appartient aux pouvoirs publics.
Mais pour ceux qui l’empruntent chaque jour, une chose est certaine : entre Douala et Bafoussam, prendre la route ne devrait jamais être une question de survie.
Il est temps que cette route redevienne simplement ce qu’elle aurait toujours dû être : un trait d’union entre les Camerounais, et non une frontière entre la vie et la mort.