Accueil ACTUALITÉSPartis politiques : Fonds de commerce ou messianisme politique au Cameroun ?

Partis politiques : Fonds de commerce ou messianisme politique au Cameroun ?

Au Cameroun, ils sont nombreux. Très nombreux même. Des partis politiques pour tous les goûts, toutes les sensibilités et presque toutes les ambitions. Mais derrière cette profusion de sigles, une question dérangeante mérite d’être posée : combien de ces formations sont réellement des instruments de conquête et d’exercice du pouvoir, et combien servent avant tout de fonds de commerce politique à leurs promoteurs ? La question n’est pas anodine. Elle prend une dimension particulière à l’approche des élections législatives et municipales de 2027.

par Thierry Nyope
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Un parti politique n’est pas une propriété privée. Il est, en principe, un instrument au service d’une vision de la société. Il devrait former des militants, faire émerger des cadres, produire des idées, conquérir des collectivités, participer au débat public et préparer méthodiquement l’alternance.
Or, dans le paysage politique camerounais, certaines formations semblent parfois fonctionner autour d’un homme, d’un nom, d’une famille politique ou d’un cercle restreint. Le parti devient alors une marque. Son président en devient le propriétaire symbolique. Le militant, un supporter. Et l’électeur, un consommateur.

Le parti comme fonds de commerce

Un parti politique peut devenir un fonds de commerce lorsque sa principale fonction n’est plus de conquérir le pouvoir pour appliquer un programme, mais de permettre à son dirigeant de conserver une visibilité, de négocier une position, d’entretenir un réseau ou de préserver une rente politique. Dans ce modèle, le parti existe essentiellement pendant les périodes électorales.
On réactive les structures, on convoque quelques réunions, on imprime des affiches, on organise des meetings et l’on repart à la conquête des suffrages. Puis, entre deux élections, le parti disparaît pratiquement de la circulation.
À l’inverse, une véritable organisation politique devrait vivre 365 jours sur 365. Elle devrait être présente dans les quartiers, les villages, les universités, les syndicats, les associations, les collectivités territoriales. Elle devrait disposer d’une école de formation politique, d’un appareil électoral et d’une véritable génération montante.

Le deuxième mal : e messianisme politique

Mais il existe un autre phénomène, peut-être plus subtil : le messianisme politique. C’est la conviction selon laquelle l’alternance dépendrait essentiellement d’un seul homme. Le chef devient l’incarnation du changement.
Son parcours est présenté comme exceptionnel. Sa parole devient incontestable. Toute critique interne est assimilée à une trahison. Les cadres deviennent des courtisans et les militants, des fidèles.
On ne demande plus : « Quel projet collectif voulons-nous construire ? » On demande : « Qui doit nous sauver ? » C’est ici que le politique rejoint parfois le religieux.
Le leader n’est plus simplement un président de parti. Il devient le « candidat naturel », le « seul capable », voire le « messie » attendu. Or une démocratie solide ne devrait jamais dépendre d’un seul homme.
Le véritable test d’un parti politique n’est donc pas seulement la popularité de son président. C’est sa capacité à survivre à son président.
Que devient le parti lorsque son fondateur disparaît ? Que devient-il lorsque son leader perd une élection ? Que se passe-t-il lorsqu’un cadre brillant émerge à l’intérieur du parti ? Existe-t-il un mécanisme démocratique permettant l’émergence d’une nouvelle génération ? Si la réponse est non, le problème est sérieux. Un parti qui ne sait pas préparer sa succession prépare involontairement sa propre disparition.

2027 : le grand révélateur

Les législatives et municipales de 2027 devraient permettre de distinguer les véritables partis politiques des simples machines électorales. La présidentielle mobilise les passions et les personnalités.
Les législatives et les municipales exigent autre chose : des hommes et des femmes implantés localement, des équipes, des permanences, des listes, des représentants dans les bureaux de vote et une capacité à travailler dans la durée. C’est là que l’on verra réellement qui possède une organisation.
Un parti capable de présenter des candidats crédibles dans de nombreuses communes, de disposer de conseillers municipaux et de députés, de former des cadres et de construire des alliances démontrera qu’il est une véritable force politique. Celui qui n’existera que quelques mois avant le scrutin devra, en revanche, répondre à une question embarrassante : où était-il pendant les quatre années précédentes ?

L’union plutôt que le culte du chef

L’autre enseignement de 2027 pourrait être celui-ci : l’opposition camerounaise ne pourra probablement pas progresser durablement si chaque parti considère son président comme le seul dépositaire de la vérité politique.
L’expérience de certaines alliances passées, notamment entre formations d’opposition, montre pourtant qu’il est possible de dépasser les chapelles lorsque l’intérêt électoral et l’intérêt national l’exigent.
Le problème n’est donc pas nécessairement l’absence de potentiel.
Le problème est souvent l’incapacité à transformer plusieurs forces dispersées en puissance collective.
Une opposition de plusieurs millions d’électeurs dispersés peut être moins puissante qu’une opposition moins nombreuse mais organisée.

La question qui fâche

À l’approche de 2027, chaque formation politique devrait donc accepter de se soumettre à un examen de conscience.
Combien de militants formés ? Combien de communes réellement implantées ? Combien de cadres capables de remplacer le président ? Combien de femmes et de jeunes aux postes de responsabilité ? Quel programme économique, social et institutionnel ? Quel financement ? Quelle stratégie électorale ? Quelle stratégie d’alliance ? Et surtout : le parti existe-t-il pour conquérir le pouvoir ou le pouvoir sert-il à faire exister le parti ?

Le Cameroun n’a pas besoin de messies

Le Cameroun n’a probablement pas besoin de nouveaux messies politiques. Il a besoin d’organisations politiques solides. Il a besoin de partis capables de produire des idées, de former des dirigeants, de renouveler leurs équipes, d’accepter la contradiction, de préparer leur succession et de travailler avec d’autres forces lorsqu’un intérêt supérieur l’exige. La véritable alternance ne sera pas l’œuvre d’un homme providentiel.
Elle sera le résultat d’une organisation collective. Et c’est peut-être là que se situe le véritable rendez-vous de 2027. Car au-delà des slogans, des meetings et des portraits géants des candidats, les prochaines élections poseront une question beaucoup plus profonde à la classe politique camerounaise : avons-nous construit des partis au service du Cameroun, ou simplement des partis au service de ceux qui les dirigent ?

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