Accueil A LA UNECAMEROUN : DSCE, SND30… ENTRE AMBITION DE L’ÉMERGENCE ET RÉALITÉS ÉCONOMIQUES

CAMEROUN : DSCE, SND30… ENTRE AMBITION DE L’ÉMERGENCE ET RÉALITÉS ÉCONOMIQUES

De 5,5 % de croissance promis par le DSCE ( Document de Stratégie pour la Croissance et l'Emploi) aux 8,1 % espérés par la SND30 ( Stratège National de Développement 2030) , le Cameroun peine encore à transformer ses ambitions de développement en une croissance suffisamment forte, industrielle et créatrice d’emplois. Dette, crises sécuritaires, déficit d’infrastructures et faiblesse de la productivité expliquent une partie de l’écart. Mais à quatre ans de l’échéance de 2030, une question demeure : que restera-t-il concrètement de ces grandes promesses économiques ?

par refletsdafrique
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En matière de développement, les chiffres ont parfois une vertu implacable : ils permettent de mesurer la distance entre une ambition et sa réalisation. En 2009, le Cameroun lançait le Document de Stratégie pour la Croissance et l’Emploi (DSCE), première grande déclinaison de la Vision 2035. Le pari était clair : faire de la croissance économique un instrument de transformation du pays, réduire la pauvreté et créer massivement des emplois.
Le DSCE fixait notamment un objectif de 5,5 % de croissance moyenne annuelle entre 2010 et 2020, avec l’ambition de ramener le sous-emploi de près de 76 % à moins de 50 % et la pauvreté à 28,7 % en 2020. Mais au terme de la décennie, le compte n’y était pas totalement.

DSCE : une croissance réelle, mais en dessous de la cible

Selon l’évaluation intégrée à la SND30, la croissance moyenne du Cameroun est passée d’environ 3 % durant la période du DSRP à 4,5 % sur la période 2010-2019.
Une progression significative, mais inférieure de 0,8 point à la cible de 5,5 % du DSCE. Le constat est donc nuancé. Le DSCE n’a pas été un simple slogan : plusieurs infrastructures majeures ont effectivement vu le jour ou ont été engagées, notamment le complexe industrialo-portuaire de Kribi, les barrages de Lom Pangar et Memve’ele, le deuxième pont sur le Wouri et diverses infrastructures routières et énergétiques. Mais l’investissement public n’a pas produit la transformation économique espérée à la vitesse annoncée. Pourquoi ?


Le Cameroun a été frappé par plusieurs chocs : la chute des cours du pétrole à partir de 2014, la crise sécuritaire dans l’Extrême-Nord, puis la crise anglophone dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, sans oublier le choc mondial de la pandémie de Covid-19.
Ces crises ont pesé sur les finances publiques, l’investissement privé, la production agricole, les échanges et la mobilité des travailleurs.

SND30 : changer de vitesse

En 2020, le gouvernement change de cadre. La Stratégie nationale de développement 2020-2030 prend le relais du DSCE avec une ambition encore plus structurante : transformer profondément l’économie et faire de l’industrialisation le moteur de la croissance. Le pari est beaucoup plus élevé : 8,1 % de croissance annuelle moyenne sur 2020-2030.
La SND30 veut également porter la croissance du secteur secondaire hors pétrole au-delà de 8 %, réduire le déficit de la balance commerciale à moins de 3 % du PIB et porter la valeur ajoutée manufacturière à 25 % du PIB en 2030, contre 12,9 % en 2016. Sur le papier, le changement est majeur. Le Cameroun ne veut plus seulement croître. Il veut produire, transformer, industrialiser et exporter davantage de produits à forte valeur ajoutée. C’est toute la différence entre une économie qui vend principalement ses matières premières et une économie qui cherche à capter davantage de valeur sur son territoire.

Mais la croissance reste loin des 8 %

Le problème est que la trajectoire observée depuis le lancement de la SND30 ne correspond pas encore à cette ambition. La Banque mondiale estime que le PIB réel camerounais a progressé de 3,5 % en 2024, après 3,2 % en 2023. Sur la période 2021-2024, la croissance moyenne n’a été que de 3,4 %, très en dessous des objectifs de la SND30. Les données disponibles pour 2025 indiquent une croissance de l’ordre de 3,2 %, selon les indicateurs de la Banque mondiale. Nous sommes donc très loin des 8,1 % annuels imaginés par la SND30. Faut-il pour autant conclure à l’échec ? Pas nécessairement.
Une stratégie économique n’est pas une équation indépendante des crises. La pandémie, les tensions géopolitiques, l’inflation mondiale, les difficultés énergétiques et les crises internes ont considérablement modifié l’environnement dans lequel la SND30 devait être exécutée. Mais le constat demeure : le rythme actuel de croissance ne suffit pas à transformer rapidement la structure de l’économie camerounaise.

Le véritable test : l’emploi

C’est probablement ici que se mesure le mieux la différence entre croissance statistique et développement économique. La SND30 ne promet pas uniquement davantage de PIB. Elle ambitionne une croissance inclusive, productive et génératrice d’emplois décents. Elle prévoit notamment de réduire le sous-emploi et de favoriser l’entrepreneuriat, les PME et l’insertion des jeunes.
Or, le marché du travail camerounais demeure largement dominé par l’informel. L’analyse de la Banque mondiale montre qu’entre 2007 et 2021, la part des travailleurs salariés est passée de 17 % à 23,6 %. L’auto-emploi, largement concentré dans les activités informelles, reste dominant.
Le problème n’est donc pas uniquement le chômage. C’est aussi la qualité des emplois. Un jeune peut travailler dix heures par jour, gagner un revenu irrégulier dans le commerce, le transport ou les petits services et rester économiquement vulnérable. C’est ce que révèle la structure même de l’économie : la progression de l’emploi ne signifie pas automatiquement progression de la productivité.

Une économie qui produit, mais transforme encore trop peu

Le Cameroun possède pourtant des avantages considérables : agriculture, forêt, minerais, hydrocarbures, énergie, position géographique, marché intérieur important et potentiel régional. Le problème est davantage celui de la transformation. Le cacao doit devenir davantage chocolat et produits dérivés. Le coton doit davantage alimenter une industrie textile locale. Le bois doit être transformé avant exportation. Les minerais doivent générer davantage de chaînes de valeur locales. L’agriculture doit progressivement passer de la production de subsistance à l’agro-industrie. C’est précisément l’esprit de la SND30.
Mais cette transformation exige de l’électricité disponible, des routes praticables, des chemins de fer efficaces, des ports compétitifs, des financements accessibles et surtout un environnement des affaires permettant au secteur privé d’investir. Et la dette dans tout cela ?

La dette publique constitue l’un des grands sujets de vigilance.

Au 31 mars 2026, l’encours de la dette publique camerounaise atteignait 15 416 milliards de FCFA, soit 44,3 % du PIB. La dette extérieure représentait 9 301 milliards, soit environ 60,3 % du portefeuille, tandis que la dette intérieure s’établissait autour de 5 125 milliards de FCFA. Le chiffre est important, mais il doit être correctement interprété.
À 44,3 % du PIB, le Cameroun reste sous le plafond de 50 % fixé dans sa stratégie d’endettement à moyen terme 2025-2027 et sous le seuil communautaire de 70 % de la CEMAC. Cela ne signifie toutefois pas que la dette est sans risque. Car une dette se juge également à son coût, sa maturité, sa structure et surtout à l’utilisation des ressources empruntées. Si l’emprunt finance une infrastructure capable d’accroître la production, de réduire les coûts et de générer des revenus futurs, il peut soutenir la croissance. S’il sert essentiellement à financer des dépenses courantes, à couvrir des déficits ou à accumuler des arriérés, son effet sur la transformation économique est beaucoup plus limité.

La dette intérieure : une autre pression sur l’économie

La dette intérieure mérite une attention particulière parce qu’elle touche directement la trésorerie des entreprises camerounaises. Lorsque l’État tarde à régler ses fournisseurs, prestataires et entreprises, la dette publique devient aussi un problème de liquidité pour le secteur privé. Une entreprise qui attend son paiement peut retarder les salaires, réduire ses investissements contracter elle-même des crédits pour survivre.
Le financement public peut alors produire un effet paradoxal : soutenir certains investissements tout en comprimant la trésorerie du tissu productif. C’est pourquoi le débat ne devrait pas porter uniquement sur « combien devons-nous ? », mais également sur « pourquoi avons-nous emprunté et qu’avons-nous produit avec cet argent ? »

Slogan politique ou réalité économique ?

Les deux stratégies ne peuvent pas être réduites à des slogans. Elles ont produit des infrastructures, des réformes, des investissements et une certaine résilience macroéconomique. Le Cameroun a notamment réussi à maintenir une croissance positive malgré plusieurs chocs majeurs.
Mais les chiffres montrent également un écart persistant entre l’ambition et la performance. Le DSCE visait 5,5 % : environ 4,5 % ont été réalisés sur 2010-2019. La SND30 vise 8,1 % : la croissance récente reste autour de 3 à 4 %. Le sous-emploi demeure important. La pauvreté reste élevée : la Banque mondiale estime qu’environ quatre Camerounais sur dix vivent encore sous le seuil national de pauvreté. La transformation industrielle avance, mais pas encore à la vitesse nécessaire pour modifier radicalement la structure productive.

2030 : le temps des résultats

Il reste désormais quatre années avant l’échéance de la SND30. La question n’est donc plus seulement de savoir si les objectifs étaient ambitieux. Elle est de savoir quels objectifs peuvent encore être atteints, à quel rythme et avec quels financements. Pour accélérer, le Cameroun devra probablement résoudre simultanément plusieurs équations : améliorer la productivité agricole, sécuriser l’approvisionnement énergétique, renforcer les infrastructures, faciliter l’accès au financement, améliorer le climat des affaires, développer l’industrie locale et surtout transformer la croissance en emplois productifs.
La dette, elle, devra continuer à financer prioritairement les investissements capables de créer de la richesse future.

Le vrai bilan sera celui de la transformation

Le DSCE aura permis de relever le sentier de croissance et de lancer d’importants chantiers. La SND30 a, elle, élevé l’ambition vers la transformation structurelle et l’industrialisation.
Mais une stratégie de développement ne se juge finalement ni à la beauté de ses documents, ni à la puissance de ses slogans. Elle se juge à la quantité de richesses produites, aux entreprises créées, aux emplois décents générés, à la baisse de la pauvreté, à la capacité de transformer localement les matières premières et à l’amélioration concrète du niveau de vie.
À quatre ans de 2030, le Cameroun n’est donc ni face à une simple illusion économique, ni devant une transformation achevée. Il est face à une course contre le temps. Et la vraie question est désormais simple : la croissance camerounaise peut-elle changer de vitesse avant que l’échéance de 2030 ne sonne ?

Luc BIGA

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