Il y a les chiffres que l’on annonce. Et puis il y a ceux que l’économie finit par produire. Depuis plus de quinze ans, le Cameroun avance avec une même ambition : devenir une économie émergente, plus industrialisée, plus compétitive et capable de créer suffisamment d’emplois pour sa population.
Deux grandes feuilles de route ont porté cette ambition : le Document de Stratégie pour la Croissance et l’Emploi, DSCE, puis la Stratégie nationale de développement 2020-2030, SND30. Mais lorsqu’on met les objectifs face aux résultats, le contraste saute aux yeux.
DSCE : De 5,5 % promis à 4,5 % réalisés
Le DSCE devait permettre au Cameroun de franchir un cap. L’objectif était de maintenir une croissance moyenne de 5,5 % par an entre 2010 et 2020. Le bilan est moins spectaculaire.
Entre 2010 et 2019, la croissance moyenne s’est établie à environ 4,5 %. Un progrès par rapport à la période précédente, mais 0,8 point en dessous de la cible. Le propre bilan du gouvernement reconnaît cependant que cette période a permis de relever le rythme de croissance et de réaliser plusieurs infrastructures majeures : complexe industrialo-portuaire de Kribi, barrages de Lom Pangar et Memve’ele, deuxième pont sur le Wouri, entre autres.
Alors, échec ? Pas exactement. Mais pas de réussite complète non plus.
Le Cameroun a construit. Il a investi. Il a résisté. Il n’a simplement pas vite transformé cette accumulation d’investissements en productivité, industrialisation et emplois. Puis les crises sont venues changer la donne
Pourquoi le pays n’a-t-il pas atteint les 5,5 % ?
Le contexte compte. La chute des cours du pétrole à partir de 2014 a réduit les marges de manœuvre publiques. Puis sont venues les crises sécuritaires dans l’Extrême-Nord, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest.
Et lorsque l’État doit consacrer davantage de ressources à la sécurité, à la reconstruction et à la gestion des urgences, ce sont nécessairement d’autres priorités qui subissent la pression. Puis est arrivée la pandémie de Covid-19. Le Cameroun n’a donc pas exécuté le DSCE dans un environnement économique normal.
Mais les crises n’expliquent pas tout. Le diagnostic gouvernemental lui-même soulignait déjà la dégradation du sous-emploi et la faiblesse du recul de la pauvreté. C’est précisément ce constat qui conduit à la SND30.
SND30 : cette fois, il faut changer de vitesse
En 2020, le Cameroun change de donne. La SND30 prend le relais du DSCE avec une ambition nettement plus élevée : porter la croissance moyenne annuelle à 8,1 % entre 2020 et 2030. Mais surtout, il ne s’agit plus simplement de produire davantage.
Il faut transformer l’économie. Le secteur secondaire hors pétrole doit croître de plus de 8 %. La part du secteur secondaire dans le PIB doit passer de 28,2 % en 2018 à 36,8 % en 2030. Et la valeur ajoutée manufacturière doit presque doubler, passant de 12,9 % du PIB en 2016 à 25 % en 2030.
Autrement dit : moins exporter le brut, et davantage transformer localement. C’est là que se trouve le véritable cœur de la SND30.
Mais où en est le moteur ? C’est ici que les chiffres deviennent beaucoup moins confortables. La Banque mondiale indique une croissance réelle de 3,2 % en 2025. 3,2%. Très loin des 8,1 % visés. Même en tenant compte des chocs extérieurs, du contexte sécuritaire et des difficultés structurelles, l’écart reste considérable.
Et ce n’est pas seulement une question de prestige statistique. Une croissance trop faible signifie moins de capacité à absorber les nouveaux entrants sur le marché du travail, moins de revenus supplémentaires et moins de ressources pour financer les infrastructures et les services publics. La Banque mondiale estime d’ailleurs que le Cameroun dispose d’un potentiel important, mais qu’il doit accélérer les réformes pour parvenir à une économie davantage créatrice d’emplois et à plus forte valeur ajoutée.
Le vrai problème : grandir sans suffisamment transformer
Le Cameroun n’est pas une économie sans ressources. Bien au contraire, l’agriculture, les forêts, le Pétrole et le gaz, les minerais, l’énergie hydraulique, population jeune, position stratégique au cœur de la CEMAC, marché intérieur important… sont autant d’atouts…
Alors pourquoi la transformation reste-t-elle lente ? Parce que entre produire une richesse et créer une chaîne de valeur, il y a un monde. Un sac de cacao exporté n’a pas la même valeur économique qu’un produit chocolatier fabriqué au Cameroun. Une bille de bois exportée n’a pas le même effet sur l’emploi qu’une industrie locale de transformation. Une tonne de coton exportée n’a pas le même potentiel qu’une chaîne intégrée allant de la fibre au textile. C’est précisément cette valeur ajoutée que la SND30 cherche à capter. Et c’est là que le pays doit encore accélérer.
Et l’emploi dans tout ça ?
Parce qu’au bout du PIB, il y a toujours une question beaucoup plus concrète :Qui trouve du travail ?
La SND30 veut faire du secteur privé, des PME, de l’entrepreneuriat et de l’adéquation formation-emploi des leviers de création d’emplois. Mais le défi reste immense. Le Cameroun peut afficher une croissance positive sans que celle-ci se traduise automatiquement par des emplois suffisamment nombreux, productifs et décents. C’est le piège de la croissance sans transformation du marché du travail.
Un jeune qui vend dans la rue, conduit une mototaxis ou multiplie les petits services est bien économiquement actif. Mais cela ne signifie pas nécessairement qu’il bénéficie d’un emploi stable, protégé et suffisamment rémunérateur. La bataille n’est donc pas seulement celle du chômage. C’est celle de la qualité de l’emploi.
15 416 milliards de Fcfa de dette : faut-il s’alarmer ?
Autre chiffre qui mérite attention : la dette publique. Au 31 mars 2026, l’encours de la dette publique camerounaise atteignait 15 416 milliards de FCFA, soit 44,3 % du PIB, selon la Caisse autonome d’amortissement. Ce montant est impressionnant.
Mais le ratio dette/PIB doit être interprété avec prudence. Le Cameroun reste en dessous du plafond de 50 % retenu dans sa stratégie d’endettement à moyen terme et du plafond communautaire CEMAC de 70 %. Le problème n’est donc pas simplement : « Combien devons-nous ? » La vraie question est : « Que faisons-nous de l’argent emprunté ? »
Si l’emprunt finance une centrale électrique, une route stratégique, un port, un chemin de fer ou une infrastructure capable de réduire les coûts de production et d’augmenter la productivité, la dette peut contribuer à la croissance. Mais si elle sert principalement à combler des déficits ou à accumuler des arriérés, elle risque de devenir un poids plutôt qu’un levier.
Dette intérieure : le problème que l’on voit moins
La dette extérieure fait souvent les gros titres. La dette intérieure, elle, travaille plus silencieusement. Lorsqu’une entreprise attend longtemps le paiement d’une prestation réalisée pour l’État, elle manque de trésorerie. Elle peut retarder ses salaires.
Reporter un investissement. Réduire ses effectifs. Ou emprunter à son tour. La dette publique devient alors une dette qui circule dans toute l’économie. La Banque mondiale souligne d’ailleurs que les risques liés à la liquidité restent un point de vigilance pour le Cameroun, même si les indicateurs globaux de dette demeurent contenus.
Voilà le cœur du débat. Le DSCE n’était pas qu’un slogan. Des infrastructures ont été construites. Le rythme de croissance a progressé par rapport à la période précédente. La SND30, elle non plus, n’est pas un simple document politique.
Elle fixe des objectifs précis : industrialisation, transformation locale, emploi, développement du secteur privé, amélioration de la productivité et réduction de la dépendance aux importations. Mais une stratégie économique ne se mesure pas à la qualité de son document. Elle se mesure à ses résultats. Et les résultats racontent une histoire plus contrastée. 5,5 % visés par le DSCE : environ 4,5 % réalisés sur 2010-2019. 8,1 % visés par la SND30 : 3,2 % de croissance en 2025. Voilà le fossé.
2030 : le compte à rebours est lancé
En mars 2026, le MINEPAT reconnaissait que l’évaluation à mi-parcours de la SND30, réalisée en 2025, avait fait ressortir des difficultés en matière de croissance, d’industrialisation et de transformation structurelle. Le gouvernement travaille désormais à renforcer le pilotage de la planification et l’alignement des politiques publiques sur les objectifs de la SND30. Cela signifie une chose : le diagnostic est désormais posé. Mais le temps, lui, avance. Il reste quatre années avant 2030. Quatre années pour accélérer l’industrie. Quatre années pour améliorer l’énergie. Quatre années pour fluidifier les routes et les échanges. Quatre années pour transformer davantage les matières premières. Quatre années pour créer des emplois productifs. Quatre années pour faire du secteur privé un véritable moteur.
Le Cameroun a-t-il manqué son rendez-vous ? La réponse ne peut pas être simplement oui ou non. Le Cameroun a avancé. Mais il n’a pas avancé à la vitesse annoncée. Il a investi. Mais l’investissement ne s’est pas encore suffisamment traduit en transformation productive. Il a créé des emplois. Mais une grande partie demeure informelle et vulnérable. Il a emprunté. Mais la question de la rentabilité économique et sociale des investissements financés par la dette reste centrale. Et surtout, il continue de croître. Mais pas encore assez vite pour atteindre les ambitions de la SND30.
Le vrai bilan ne se fera pas en pourcentage
En 2030, les Camerounais ne demanderont probablement pas combien de pages comptaient le DSCE ou la SND30. Ils demanderont autre chose.
Combien d’entreprises auront grandi ? Combien de jeunes auront trouvé un emploi décent ? Combien de produits camerounais auront remplacé les importations ? Combien de matières premières seront transformées localement ? Combien de routes, d’usines et d’infrastructures auront réellement amélioré la productivité ?
Et surtout : le niveau de vie aura-t-il réellement progressé ? Car une stratégie de développement n’est finalement ni un slogan, ni un tableau de chiffres. C’est la capacité d’un pays à transformer ses ressources en richesse, sa richesse en emplois et ses emplois en amélioration concrète de la vie de ses citoyens. À quatre ans de 2030, le Cameroun n’a donc pas encore perdu la course. Mais il ne peut plus se contenter de courir.
Il doit désormais accélérer.
Luc BIGA