La sortie médiatique du capitaine Effoudou n’est pas une intervention ordinaire. Elle ressemble davantage à une déflagration politique. Après plusieurs années de silence et d’exil, l’ancien chef du bureau des renseignements de l’état-major particulier de la présidence de la République a choisi de parler. Et il l’a fait avec des accusations particulièrement lourdes contre plusieurs personnalités du sérail.
Invité de l’émission «Masterclass», animée par Morgan Palmer, le capitaine Effoudou a notamment mis en cause Ferdinand Ngoh Ngoh dans l’affaire de l’assassinat du journaliste Martinez Zogo, allant jusqu’à le désigner comme le commanditaire présumé. Il affirme également détenir des informations sur les luttes de pouvoir et les rivalités qui traversent l’appareil sécuritaire camerounais.
Des déclarations explosives, mais qui appellent une première précaution journalistique : une accusation n’est pas une preuve. Les propos de l’ancien officier doivent être confrontés aux éléments matériels, aux témoignages et aux conclusions de la justice. Le procès de l’affaire Martinez Zogo étant toujours en cours, la vérité judiciaire ne saurait être remplacée par la vérité médiatique.
Le pompier qui connaît l’origine du feu
C’est ici que surgit la métaphore du pompier pyromane. Dans le langage courant, le pompier pyromane désigne celui qui provoque un incendie avant de se présenter ensuite comme celui qui vient l’éteindre. Transposée à la situation actuelle, cette image pose une question dérangeante : que vaut la dénonciation d’un système lorsqu’elle émane d’un homme qui en a lui-même occupé une position stratégique ?
Le capitaine Effoudou n’est pas un observateur extérieur au système qu’il décrit. Il fut, selon les informations disponibles, responsable du renseignement au sein de l’état-major particulier du président de la République, une fonction particulièrement sensible qui lui donnait accès à des informations stratégiques.
Son témoignage présente donc un double visage
D’un côté, il peut être considéré comme celui d’un témoin privilégié, capable de révéler de l’intérieur des pratiques, des réseaux et des mécanismes que le citoyen ordinaire ne peut connaître.
De l’autre, son parcours impose de s’interroger sur sa propre responsabilité dans le fonctionnement de cet appareil.
Peut-on dénoncer le système sans expliquer sa propre place dans ce système ? C’est probablement l’une des questions les plus importantes soulevées par cette sortie médiatique.
Une parole qui oblige à regarder derrière le rideau. L’intérêt des déclarations d’Effoudou ne réside donc pas uniquement dans les noms cités.
Il est surtout dans ce qu’elles révèlent — ou prétendent révéler — du fonctionnement du pouvoir.
Lorsqu’un ancien responsable du renseignement affirme que des luttes de pouvoir ont pu influencer le fonctionnement des services de sécurité, la question dépasse nécessairement la personne d’Effoudou ou celle de Ferdinand Ngoh Ngoh.
Elle devient institutionnelle
Qui contrôle réellement le renseignement ? Qui contrôle ceux qui contrôlent le renseignement ? Et surtout, quels mécanismes permettent de vérifier les agissements de ceux qui disposent des informations les plus sensibles de l’État? La sortie du capitaine Effoudou donne ainsi un relief particulier à une vieille problématique des régimes fortement centralisés : lorsque les mécanismes institutionnels de contrôle sont faibles ou peu transparents, les secrets finissent souvent par devenir des armes entre acteurs du même système.
Et pourquoi maintenant ?
C’est précisément cette dernière question qui mérite d’être posée. Le timing de la sortie d’Effoudou interpelle. Après plusieurs années de silence, pourquoi choisir ce moment précis pour parler ? Pourquoi ces révélations interviennent-elles alors que le procès Martinez Zogo se poursuit et que les tensions au sommet de l’État camerounais sont particulièrement scrutées ?
Plusieurs médias ont également relevé le contexte de rivalités au sein du sérail et les tensions autour de différents acteurs proches de la présidence. Cela ne signifie évidemment pas que les révélations sont fausses. Cela signifie simplement qu’elles doivent être contextualisées. En journalisme, le « quoi » est important. Mais le « pourquoi maintenant ? » l’est tout autant.
Entre lanceur d’alerte et acteur du système
Le capitaine Effoudou se présente aujourd’hui comme celui qui brise l’omerta. Cette posture mérite d’être entendue. Mais elle mérite aussi d’être interrogée.
Un lanceur d’alerte classique est généralement quelqu’un qui révèle de l’extérieur des pratiques auxquelles il refuse de participer. Le cas d’un ancien responsable du renseignement est plus complexe : il parle d’un univers qu’il a lui-même fréquenté et dont il a, à un moment donné, fait partie.
C’est pourquoi le concept du pompier pyromane prend ici toute sa force.
Il ne s’agit pas nécessairement d’accuser Effoudou d’avoir «mis le feu». Il s’agit plutôt de poser une question de responsabilité : celui qui connaît si bien l’incendie doit-il aussi expliquer comment il a commencé, qui l’a alimenté et pourquoi il a attendu si longtemps avant d’alerter les secours ? Cette nuance est essentielle.
La justice plutôt que le tribunal des réseaux sociaux
L’autre danger de cette affaire est de transformer une question judiciaire en spectacle médiatique.
Les accusations sont graves. Elles concernent la mort d’un journaliste, le fonctionnement des services de renseignement et, potentiellement, la stabilité des institutions. Elles méritent donc mieux que les commentaires instantanés des réseaux sociaux.
Elles méritent des preuves, des confrontations contradictoires, des expertises et une justice capable de travailler sans pression.
Le capitaine Effoudou affirme détenir des informations. La question est désormais simple : ces informations peuvent-elles être transformées en éléments de preuve vérifiables ? C’est là que se jouera la véritable portée de sa sortie.
L’incendie est plus grand que les pompiers
Au fond, l’affaire Effoudou dépasse largement la personne de l’ancien capitaine. Elle pose une question fondamentale sur la gouvernance : comment un État peut-il empêcher que ses appareils de sécurité deviennent eux-mêmes des instruments de luttes internes ?
Elle pose également une question à tous ceux qui prennent aujourd’hui la parole : dénoncer un système est une chose; rendre compte de sa propre participation à ce système en est une autre.
Le Cameroun n’a peut-être pas seulement besoin de nouveaux « pompiers ». Il a besoin de comprendre pourquoi l’incendie revient sans cesse.
Et c’est peut-être là toute la leçon de la sortie du capitaine Effoudou : lorsqu’un ancien homme du système devient son accusateur, il faut écouter sa parole, mais aussi regarder son parcours. Car dans les affaires où se mêlent renseignement, pouvoir, argent, influence et crimes non totalement élucidés, la vérité ne peut être ni la propriété du pouvoir, ni celle de ses adversaires.
Elle doit appartenir aux faits
Et si le capitaine Effoudou est réellement porteur d’éléments susceptibles d’éclairer l’affaire Martinez Zogo et les autres accusations qu’il formule, le meilleur endroit pour les déposer n’est peut-être pas seulement le plateau de télévision. C’est devant la justice.
Parce qu’au bout du compte, dans cette étrange histoire de feu et de fumée, le Cameroun n’a pas seulement besoin de savoir qui prétend éteindre l’incendie. Il veut savoir qui l’a allumé.
La Rédaction