L’ambiance était lourde et le silence quasi religieux dans la salle d’audience. Connu pour sa rigueur, le colonel Jean-Pierre Otoulou n’a pas tremblé au moment de décrypter les coulisses de l’enquête préliminaire qu’il a lui-même codirigée après la découverte du corps supplicié du journaliste en janvier 2023. Face aux juges, l’officier supérieur a déroulé le fil d’une machination criminelle d’État, pointant un doigt accusateur vers le box des prévenus.
Au cœur de son témoignage : les aveux initiaux de Justin Danwe, l’ex-directeur des opérations de la DGRE. Le colonel Otoulou a confirmé à la barre que le lieutenant-colonel Danwe avait formellement reconnu avoir agi sous la dictée du puissant homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga.
Selon le témoin, le donneur d’ordre présumé aurait explicitement demandé aux agents de «faire taire Martinez Zogo», agacé par les révélations de ce dernier sur des détournements de fonds publics. L’officier de gendarmerie a détaillé la chronologie des rencontres secrètes tenues à l’immeuble Ekang et au domicile d’Amougou Belinga, où d’importantes sommes d’argent en espèces auraient été remises au commando. Au lendemain de l’enlèvement, Danwe serait revenu faire son rapport, s’entendant dire de sang-froid : « J’attends de voir le résultat ».
La guerre des preuves
Au-delà des flux financiers, le 34è témoin a mis au jour les failles et les suspicions de sabotage qui ont entouré les premières investigations. Le colonel a notamment longuement été interrogé sur la disparition mystérieuse d’un iPhone 12 appartenant à l’entourage d’Amougou Belinga. Cet appareil, envoyé précipitamment chez un réparateur au moment des arrestations, contenait des données cruciales, mais a échappé aux enquêteurs. Un épisode que la partie civile qualifie de dissimulation manifeste de preuves.
Face à ce témoignage méthodique qui fragilise leur stratégie, les avocats de la défense sont immédiatement passés à l’offensive, dénonçant une déposition orientée et sans preuves matérielles indiscutables.
Me Charles Tchoungang, conseil principal de Jean-Pierre Amougou Belinga, a fustigé un récit « truffé de contradictions ». Selon lui, le colonel Otoulou s’est montré incapable de produire les preuves physiques des décharges financières alléguées lors des contre-interrogatoires. De son côté, la défense de Justin Danwe accuse le témoin de vouloir faire de leur client le bouc émissaire idéal d’une affaire qui dépasse le cadre des services de renseignement.
Alors que les auditions des témoins se poursuivent sous haute sécurité, la déposition du colonel Otoulou marque un tournant décisif. Elle lève le voile sur la panique qui s’était emparée des donneurs d’ordres et des exécutants dans les jours ayant suivi l’assassinat du chef de chaîne d’Amplitude FM. Le procès, loin d’avoir livré tous ses secrets, s’annonce de plus en plus intenable pour les barons du régime impliqués.
La Rédaction