Un ingénieur camerounais installé au Canada, un médecin vivant en France, un entrepreneur établi aux États-Unis, un universitaire exerçant en Allemagne ou un financier travaillant à Londres peuvent représenter bien davantage qu’une source de transferts d’argent.
Ils disposent de compétences, de réseaux, d’accès aux marchés, de technologies, d’expériences professionnelles et de relations internationales susceptibles de bénéficier au Cameroun.
La diaspora peut être un prolongement économique, scientifique et culturel du territoire national. Encore faut-il qu’elle se sente pleinement considérée comme une composante de la nation.
Tout récemment encore, Louis Paul Motazé avait évoqué la piste de la diaspora camerounaise dans le financement de l’économie du Cameroun comme on l’a vu dans de nombreux pays africains à l’instar du Burkina Faso. Mais pourtant, dans les faits le fossé entre cette volonté et les démarches gouvernementales à reconnaître ce rôle est extrêmement abyssal.
La réforme du Code de la nationalité pourrait pourtant constituer l’un des leviers d’une nouvelle politique d’attractivité de la diaspora.
Un Camerounais vivant à l’étranger qui sait qu’il peut conserver ou retrouver pleinement son lien juridique avec son pays d’origine est potentiellement plus disposé à y investir, à y créer une entreprise, à y transférer son savoir-faire ou à y revenir périodiquement.
La nationalité ne crée évidemment pas à elle seule l’investissement. Il faut aussi améliorer le climat des affaires, sécuriser les investissements, réduire la bureaucratie, lutter contre la corruption et garantir la sécurité juridique. Mais elle peut créer un sentiment d’appartenance et de confiance indispensable.
Le gouvernement semble d’ailleurs vouloir renforcer cette orientation. Les Journées de la diaspora camerounaise organisées en 2026 ont notamment placé au cœur des discussions l’innovation, l’investissement productif de la diaspora et sa contribution à la transformation structurelle de l’économie nationale.
Le signal est clair : la diaspora n’est plus seulement considérée comme une communauté vivant hors des frontières. Elle tend à être envisagée comme un acteur potentiel du développement.
Une réforme à encadrer, pas une ouverture sans limites
Toiletter le Code ne devrait toutefois pas signifier supprimer toute précaution. La réforme devrait précisément permettre de clarifier les droits et les obligations des binationaux.
Qui peut voter ? Qui peut être élu ? Dans quelles conditions ? Quelles fonctions régaliennes peuvent être exercées par un binational ? Comment prévenir les conflits d’intérêts ? Quelles obligations déclaratives imposer aux personnes occupant des responsabilités publiques ? Autant de questions qui méritent des réponses précises.
Le législateur pourrait également réfléchir à la création d’un statut juridique spécifique pour les Camerounais de la diaspora, permettant de faciliter les investissements, la transmission de compétences, la création d’entreprises et la participation à certains programmes nationaux.
La réforme pourrait également renforcer les mécanismes de réintégration de la nationalité camerounaise pour ceux qui l’ont perdue dans le cadre des dispositions actuelles.
Une question de génération
C’est aspect mérite d’être sérieusement pris en compte. Les Camerounais de première génération vivant à l’étranger entretiennent généralement un lien direct avec le pays. Mais leurs enfants et petits-enfants risquent, avec le temps, de voir ce lien s’affaiblir.
Le risque pour le Cameroun n’est donc pas seulement de perdre juridiquement certains de ses ressortissants. Il est de perdre progressivement une partie de son capital humain extérieur.
Un jeune Camerounais né à l’étranger, parfaitement intégré dans son pays de résidence mais attaché à ses origines, doit-il être placé devant un choix qui l’oblige à choisir entre deux appartenances ?
Une politique nationale intelligente pourrait plutôt lui dire : « Tu peux être pleinement citoyen de ton pays de résidence et demeurer pleinement attaché au Cameroun. »
C’est peut-être là l’une des grandes batailles de la diplomatie camerounaise du XXIᵉ siècle. Car, il est davantage question de transformer l’attachement en investissement
La réforme du Code de la nationalité pourrait enfin avoir une vertu politique majeure : celle de réconcilier la diaspora avec le Cameroun institutionnel.
Car, beaucoup de Camerounais de l’extérieur ne demandent pas seulement la possibilité de conserver un passeport ou une nationalité. Ils souhaitent être reconnus, consultés et associés. Le débat sur la nationalité doit donc être élargi à celui de la citoyenneté.
Comment faire participer les compétences de la diaspora aux universités camerounaises ? Comment attirer ses investissements ? Comment utiliser ses réseaux pour conquérir de nouveaux marchés ? Comment l’associer aux politiques publiques ? Comment faciliter son retour temporaire ou définitif ?
Autant de questions qui dépassent largement le seul cadre juridique.
Le moment du courage politique
Le Cameroun dispose d’un avantage considérable : sa diaspora existe déjà. Elle est organisée, active et présente dans les secteurs stratégiques de nombreuses économies mondiales. Le pays n’a donc pas à la créer. Il doit simplement apprendre à mieux la mobiliser.
La question de la double nationalité avait déjà été soulevée lors du Grand Dialogue national de 2019. Des analyses avaient alors défendu l’idée qu’une réforme du Code pourrait contribuer à mieux intégrer la diaspora et à mettre ses compétences au service du pays. Mais sept ans plus tard, le débat reste donc entier.
Le Cameroun gagnerait à l’aborder avec pragmatisme, loin des procès en patriotisme. Être Camerounais ne devrait pas uniquement être une question de lieu de résidence. Cela devrait être un engagement, une appartenance et une contribution à la construction nationale.
Le toilettage du Code de la nationalité pourrait être l’occasion de poser les fondations d’un nouveau pacte entre le Cameroun et ses enfants établis à l’étranger. Un pacte dans lequel la diaspora ne serait plus seulement sollicitée lorsqu’il faut envoyer de l’argent au pays, mais également lorsqu’il faut apporter des idées, des technologies, des investissements, des compétences et des réseaux.
Car le véritable enjeu n’est finalement pas de savoir combien de passeports camerounais peuvent être détenus.
L’enjeu est de savoir combien de Camerounais, où qu’ils vivent dans le monde, peuvent encore contribuer à faire avancer le Cameroun. Et si le toilettage du Code de la nationalité était précisément le premier pas vers cette nouvelle ambition ?