Le spectacle est désormais devenu familier. À Douala comme à Yaoundé, des ménages sillonnent les stations-service, bouteille vide en main, à la recherche du précieux butane. Ici, on annonce une livraison. Là, les stocks sont déjà épuisés. Ailleurs, les files s’allongent dès les premières heures de la matinée.
Le gaz domestique, produit banal et indispensable dans des millions de foyers, est devenu un produit que l’on cherche.
Et lorsqu’on le trouve, encore faut-il pouvoir l’acheter au prix officiel. Des informations de terrain font état de bouteilles revendues très au-dessus du tarif homologué de 6.500 Fcfa pour la bouteille de 12,5 kg. Ce n’est donc plus seulement une question de bouteille. C’est une question de gouvernance de l’approvisionnement.
Le premier choc : la fin du Hilli Episeyo
Pour comprendre la crise actuelle, il faut remonter à juillet 2026. Le Hilli Episeyo, unité flottante qui contribuait à la production locale de gaz, a quitté les eaux camerounaises après huit années d’exploitation. Le gouvernement explique que son départ intervient dans un contexte d’épuisement du gisement exploité et rappelle qu’à la suite de ce départ, l’approvisionnement du pays en gaz pétrole liquéfié (GPL) repose désormais entièrement sur les importations. Le problème n’est donc pas que le navire soit parti. Mais celui de savoir : qu’avait-on prévu pour le remplacer ?
Car la fin de l’exploitation du Hilli Episeyo n’était pas un événement imprévisible. La SNH elle-même indiquait depuis plusieurs années que l’exploitation était planifiée sur huit ans et que plusieurs scénarios devaient être envisagés pour la suite. Le Cameroun savait donc que l’horloge tournait.
Une dépendance devenue dangereuse
Le tableau est préoccupant. Selon les données disponibles, la consommation nationale dépasse désormais 100.000 tonnes de GPL par an, tandis que la production locale reste très limitée. Le besoin en gaz progresse d’environ 5% par an. Autrement dit, la demande augmente. La production locale, elle, ne suit pas.
Et lorsque le Hilli Episeyo disparaît du dispositif, le pays bascule davantage vers les importations. Le gouvernement a d’ailleurs lancé un appel pour l’importation de 60.000 tonnes de GPL, afin de sécuriser l’approvisionnement au second semestre 2026.
Voilà qui pose une question fondamentale : comment un pays producteur d’hydrocarbures peut-il se retrouver aussi vulnérable pour l’approvisionnement de ses ménages en gaz de cuisine ?
L’affaire SCTM
Comme si cette dépendance ne suffisait pas, un deuxième choc est venu fragiliser le marché. La SCTM, longtemps un acteur majeur de la distribution du gaz domestique, a pratiquement disparu de nombreux points de vente à cause d’une décision de la SCDP qui avait suspendu son enlèvement de gaz en raison d’arriérés de paiement. Le ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, a confirmé l’existence du différend financier et demandé à la CSPH de faciliter les concertations entre la SCTM et ses créanciers. Le résultat ne pouvait être anodin.
Les consommateurs habitués aux bouteilles SCTM se sont reportés vers d’autres distributeurs : Tradex, Bocom, Neptune, TotalEnergies, OLA Energy et autres. Mais ces opérateurs n’avaient manifestement pas été dimensionnés pour absorber brutalement toute cette clientèle supplémentaire. Le système a donc encaissé un deuxième coup. Un producteur disparaît. Un distributeur majeur vacille. Les autres doivent absorber le choc. Et le consommateur paie malheureusement le prix de ce lourd tribut.
La SCDP au cœur des interrogations
Dans cette crise, la SCDP occupe une position stratégique. C’est elle qui gère les infrastructures de stockage et constitue un maillon essentiel de la chaîne d’approvisionnement. L’entreprise a certes renforcé ses capacités à Bonabéri avec une nouvelle sphère de 1.000 tonnes, faisant passer la capacité du site de 2.500 à 3.500 tonnes, soit une hausse de 40 %. Mais la question demeure : ces capacités sont-elles suffisantes face à une consommation nationale en progression et à une dépendance accrue aux importations ?
Le gouvernement vise, selon les déclarations du ministre, la constitution de stocks de sécurité correspondant à au moins 30 jours d’autonomie. Or la crise actuelle donne l’impression que le pays est encore loin d’une véritable sécurité d’approvisionnement.
Alors face à cela qui devait anticiper ?
C’est ici que le débat doit dépasser la recherche d’un bouc émissaire.
La SCTM doit évidemment répondre aux questions relatives à ses difficultés financières et à ses approvisionnements.
La SCDP doit pouvoir expliquer les mécanismes de stockage, de distribution et les conditions dans lesquelles les opérateurs sont approvisionnés.
Les distributeurs doivent également rendre compte de leurs capacités réelles à satisfaire la demande.
Mais au-dessus de tous ces acteurs se trouve l’État. Car c’est lui qui régule. Il planifie. Il anticipe et il doit garantir la sécurité énergétique.
Et c’est précisément sur ce terrain que la crise du gaz devient une affaire publique. Depuis l’incendie de la SONARA en 2019 avait réduit fortement la production locale. Le départ du Hilli Episeyo était connu depuis longtemps. La croissance annuelle de la demande était connue. Les besoins futurs étaient connus.
La question n’est donc pas seulement : « Pourquoi manque-t-il du gaz aujourd’hui ? »
La vraie question est : « Pourquoi le système n’était-il pas suffisamment préparé pour que ce manque ne devienne pas une crise ? »
60.000 tonnes pour éteindre l’incendie
Le recours à 60.000 tonnes de GPL importé constitue une réponse immédiate. Mais une importation d’urgence ne constitue pas nécessairement une politique énergétique. Elle permet de remplir les bouteilles. Elle ne règle pas forcément la fragilité du système.
Car demain, un autre navire peut repartir. Une autre entreprise peut rencontrer des difficultés financières. Une autre infrastructure peut tomber en panne. Une autre perturbation internationale peut renchérir les importations. Et le Cameroun se retrouvera une nouvelle fois devant ses bouteilles vides.
Derrière cette crise se trouve également une question économique. Importer davantage signifie mobiliser davantage de devises.
Cela signifie aussi exposer le marché camerounais aux prix internationaux, aux coûts du fret maritime et aux aléas logistiques. Plus le pays dépend de l’extérieur pour satisfaire une consommation aussi essentielle, plus il devient vulnérable.
Le paradoxe est saisissant : le Cameroun dispose de ressources gazières, mais ses ménages peuvent manquer de gaz pour cuisiner. Il dispose d’une société nationale des hydrocarbures, d’une société de stockage, d’une caisse de stabilisation, d’un ministère chargé de l’énergie et de plusieurs opérateurs privés. Et pourtant, à Douala et Yaoundé, des citoyens peuvent passer des heures à chercher une bouteille. La pénurie actuelle pourrait donc être considérée comme le symptôme d’une panne beaucoup plus profonde. Une panne d’anticipation. Une panne de coordination. Une panne de capacité. Une panne de gouvernance du risque.
Mais une question demeure. Qui devait s’assurer que ces vulnérabilités ne se transforment pas simultanément en crise nationale ?
C’est à cette question que les autorités publiques, les opérateurs et les structures de la chaîne gazière doivent désormais répondre. Parce qu’une bouteille de gaz n’est pas un luxe. C’est ce qui permet à une famille de cuisiner. Et lorsqu’un pays producteur d’hydrocarbures n’est plus capable de garantir régulièrement ce produit essentiel, ce n’est plus seulement le gaz qui manque : c’est la confiance dans la capacité du système à prévoir la prochaine crise.