51,5 milliards de FCFA. C’est la nouvelle somme qui s’invite dans le bilan financier du complexe sportif d’Olembé. Le montant correspond à l’indemnisation principale accordée par le CIRDI au constructeur italien Gruppo Officine Piccini, après que le tribunal arbitral a retenu notamment une expropriation illégale de son investissement. Mais réduire l’histoire financière d’Olembé à ces 51,5 milliards serait trompeur. Car avant cette condamnation, il y a eu un premier marché, une résiliation, un nouveau constructeur, de nouveaux financements et un nouveau différend. En 2023 déjà, des données rapportées à partir des pointages de la Caisse autonome d’amortissement faisaient état de 175,6 milliards de FCFA déjà décaissés pour le projet. Le véritable enjeu consiste donc à distinguer les différentes couches de cette facture.
Premier étage : le contrat Piccini
Le projet avait été attribué à Piccini dans le cadre d’un marché d’environ 194,361 milliards de FCFA TTC.
Ce montant correspondait au contrat initial et non à une somme supplémentaire créée par le contentieux.
Lorsque le marché est résilié en novembre 2019, une partie des travaux a déjà été réalisée. Mais la rupture ne met pas fin aux dépenses liées au projet. Elle marque au contraire le début d’une nouvelle séquence financière.
Deuxième étage : Magil entre en scène
Après l’éviction de Piccini, le Cameroun se tourne vers le groupe canadien Magil Construction pour achever les travaux. Le 3 janvier 2020, Magil signe avec le ministère des Sports et de l’éducation physique un contrat d’achèvement du complexe pour 54,8 milliards de FCFA hors taxes. Le marché comprend notamment une première étape évaluée à 27,9 milliards de FCFA, une deuxième étape de 22,9 milliards, ainsi qu’une enveloppe de 4 milliards de FCFA de contingence.
Pour financer cette opération, le Cameroun obtient ensuite un prêt de 55,2 milliards de FCFA auprès de Standard Chartered Bank.
À cela s’ajoutent 10,3 milliards de FCFA de prêts contractés auprès de la CCA Bank en 2021, selon les éléments rapportés par Investir au Cameroun. La question n’est donc déjà plus seulement celle du coût du premier contrat. Elle devient celle du coût cumulé des différentes interventions nécessaires à l’achèvement du complexe.
Les chiffres commencent à diverger
C’est à ce niveau que le dossier devient particulièrement complexe. Magil estimait en 2023 le coût des travaux déjà réalisés à près de 56 milliards de FCFA, soit plus que la valeur de son marché initial de 54,8 milliards. L’entreprise réclamait par ailleurs le règlement de 11 factures litigieuses représentant 15,4 milliards de FCFA. Le ministère des Sports contestait ces demandes et dénonçait notamment des surfacturations et doubles facturations. Les deux parties ne s’accordaient même pas sur le montant des paiements déjà reçus : le maître d’ouvrage évoquait 42,9 milliards de FCFA, tandis que Magil reconnaissait 39,8 milliards. Ces divergences illustrent la difficulté à déterminer avec précision, à partir des seuls montants contractuels, ce que l’État a effectivement payé pour chaque étape.
175,6 milliards déjà décaissés
Un chiffre qui permet toutefois de mesurer l’ampleur financière du projet. Selon les pointages de la Caisse autonome d’amortissement rapportés en juillet 2023, 175,6 milliards de FCFA avaient déjà été décaissés pour la construction du complexe sportif d’Olembé. Cependant, ce montant ne doit pas être automatiquement additionné au contrat Piccini, au contrat Magil et à la condamnation du CIRDI comme s’il s’agissait de quatre factures indépendantes. Les différents montants peuvent se chevaucher ou correspondre à des financements affectés aux mêmes travaux. La prudence est donc indispensable. Ce que l’on peut affirmer, en revanche, c’est que 175,6 milliards de FCFA avaient déjà été décaissés pour le projet en 2023, avant même que la condamnation Piccini ne vienne ajouter une nouvelle obligation financière. Le financement de l’achèvement devient lui-même problématique.
Le contrat Magil ne va pas au bout du projet. Selon les éléments rapportés en 2023, l’entreprise canadienne avait arrêté les travaux et engagé une procédure d’arbitrage concernant notamment ses factures impayées. Le différend portait notamment sur 15,4 milliards de FCFA de factures litigieuses. Plus largement, la question du financement de la suite du projet se posait déjà avec acuité. Le ministre des Sports avait évoqué des besoins supplémentaires pouvant aller de 65 à 110 milliards de FCFA pour la deuxième phase. Si ces montants avaient été retenus, le coût de l’achèvement aurait considérablement augmenté.
Un modèle contractuel qui nourrit les interrogations.
Un autre élément important, c’est le contrat conclu avec Magil qui n’était pas présenté comme un marché classique à prix fixe. Selon les explications rapportées par Investir au Cameroun, il s’agissait d’un contrat EPCM, c’est-à-dire d’ingénierie, d’approvisionnement et de gestion de la construction. Magil expliquait qu’elle accompagnait le maître d’ouvrage dans l’exécution des travaux et présentait périodiquement des décomptes accompagnés des factures et justificatifs. Le ministre des Sports dénonçait de son côté un mécanisme susceptible d’entraîner des coûts supplémentaires lorsque les travaux s’éternisaient. Ce point est essentiel pour comprendre pourquoi le montant d’un projet peut progressivement s’éloigner de son enveloppe initiale. Et maintenant, 51,5 milliards de plus ? C’est ici que revient la décision du CIRDI.
Le tribunal arbitral a accordé à Piccini 78,5 millions d’euros, soit 51,49 milliards de FCFA, en indemnisation principale. À cette somme doivent s’ajouter les intérêts courant depuis novembre 2019 ainsi qu’une partie des frais de procédure. La condamnation n’efface évidemment pas les sommes déjà engagées pour construire le complexe. Elle constitue une obligation financière supplémentaire résultant du contentieux international.
C’est toute la difficulté du dossier. Le Cameroun doit désormais gérer simultanément le coût historique de l’infrastructure et les conséquences financières des différends nés autour de sa construction.
Olembé : le prix d’un projet à plusieurs factures
Le complexe sportif d’Olembé ne peut donc pas être résumé par un seul chiffre. Il y a le marché initial de Piccini. Il y a les sommes décaissées au fil du projet. Le contrat d’achèvement de Magil de 54,8 milliards de FCFA hors taxes. Les financements bancaires mobilisés. Les éventuelles sommes restant dues ou contestées. Et désormais, il y a la condamnation de 51,49 milliards de FCFA, hors intérêts et certains frais, au profit de Piccini.
Cette accumulation explique pourquoi Olembé est devenu bien plus qu’une infrastructure sportive. Le projet est désormais un dossier financier, contractuel et judiciaire majeur. La véritable question n’est donc plus seulement : combien a coûté le stade ?
Elle est plutôt : combien le Cameroun aura-t-il finalement dépensé, directement ou indirectement, pour construire, achever, financer et défendre juridiquement le complexe sportif d’Olembé ?
Pour répondre définitivement à cette question, il faudrait disposer de l’ensemble des décomptes, des paiements effectifs, des contrats successifs, des financements et des décisions arbitrales.
Une chose est cependant déjà établie : le chantier qui devait être un investissement sportif majeur est également devenu une source durable de dépenses et de contentieux pour les finances publiques.
Et avec les 51,5 milliards de FCFA accordés à Piccini, auxquels s’ajoutent les intérêts et certains frais, Olembé vient d’ouvrir un nouveau chapitre de sa facture.