Accueil A LA UNECancer du sein au Cameroun : Dépister ne suffit pas, il faut pouvoir diagnostiquer et traiter

Cancer du sein au Cameroun : Dépister ne suffit pas, il faut pouvoir diagnostiquer et traiter

Le Cameroun multiplie les campagnes de sensibilisation contre le cancer du sein. Mais derrière l'appel au dépistage, se pose une question cruciale: que se passe-t-il lorsqu'une femme accepte de se faire examiner ? Entre insuffisance de l'offre de mammographie, coût des examens, accès aux médicaments, besoins en radiothérapie et disparités territoriales, la bataille se joue sur l'ensemble du parcours de soins.

par Carole NOUKWA
0 comments

Le cancer du sein est aujourd’hui le principal cancer féminin au Cameroun. Les estimations font état de ce que 4 207 nouveaux cas et 2 285 décèdent chaque année. Ces chiffres placent donc la maladie au cœur des priorités de santé publique.
Mais améliorer le pronostic ne consiste pas uniquement à convaincre davantage de femmes de consulter. Encore faut-il que le système de santé puisse absorber cette demande : appareils d’imagerie, médecins, laboratoires, anatomopathologie, médicaments, chirurgie, radiothérapie, suivi et soins de support.

Une offre de mammographie encore insuffisante

Une étude publiée sur l’offre de mammographie à Yaoundé permet de mesurer concrètement l’écart entre les besoins et les capacités disponibles. Entre janvier et juin 2021, les chercheurs ont recensé 45 services de radiologie dans la capitale. Seuls 17, soit 37,78 %, disposaient d’un mammographe. Et parmi ces 17 appareils, seulement 13 étaient fonctionnels, soit 76,47 %.
La capacité disponible était estimée à 0,32 unité de mammographie pour 10 000 femmes âgées de 40 ans et plus, ce qui ne permettait de couvrir que 19,54 % des besoins estimés en mammographie de dépistage des femmes éligibles dans la ville.
Autrement dit, le problème n’est pas seulement de convaincre les femmes de faire une mammographie. Il faut aussi disposer d’un nombre suffisant d’équipements fonctionnels, de personnels qualifiés et d’une organisation capable de transformer l’examen en parcours diagnostique.
L’étude relève par ailleurs une sous-utilisation des équipements disponibles, ce qui suggère que la question de l’offre doit être associée à celle de l’information, du coût et de l’organisation du dépistage.

Le coût du dépistage reste une question centrale

Le prix constitue une autre dimension de l’accès. Le texte de départ évoque des mammographies pouvant coûter plusieurs milliers de francs CFA selon les structures et des réductions proposées pendant Octobre Rose. Ces tarifs doivent toutefois être vérifiés établissement par établissement et à la date de publication : il serait imprudent de présenter un prix unique comme tarif national.
L’étude menée à Yaoundé en 2021 donne néanmoins un ordre de grandeur documenté : le coût médian déclaré d’une mammographie de dépistage était de 53,55 dollars américains, avec une fourchette de 48,68 à 64,90 dollars dans les structures étudiées.
Cette donnée est ancienne et ne doit donc pas être convertie mécaniquement en tarif actuel en FCFA. Elle montre surtout que le coût de l’imagerie peut constituer un obstacle dans un contexte où les revenus des ménages restent limités. Après la mammographie vient le diagnostic
Un résultat suspect ne signifie pas automatiquement cancer. Il faut alors poursuivre le parcours : examen clinique, imagerie complémentaire lorsque nécessaire, prélèvement et analyse anatomopathologique.
C’est à cette étape que se joue une partie déterminante de la prise en charge. Un système de dépistage qui identifie davantage d’anomalies sans garantir la capacité de confirmer rapidement les diagnostics risque de déplacer le problème plutôt que de le résoudre.
Les délais observés à l’Hôpital général de Yaoundé illustrent cette réalité. Dans une étude portant sur 183 patientes, le délai médian entre la première consultation et le diagnostic était de 25 jours, puis de 27 jours entre le diagnostic et le début du traitement. Le délai attribué au système de santé atteignait une médiane de 2,2 mois.
Ces données datent d’une période antérieure et ne constituent pas un état des lieux national en 2026. Elles ont néanmoins l’intérêt de montrer que le parcours de soins comporte plusieurs étapes successives et que les retards peuvent s’accumuler.

La question des médicaments

Le traitement constitue ensuite une autre épreuve. Une étude consacrée à l’accès aux anticancéreux dans les villes de Yaoundé et Douala avait constaté que les médicaments étaient coûteux dans les deux secteurs. Parmi les 218 patientes interrogées, 61,7 % avaient manqué au moins une cure de chimiothérapie pour des raisons financières. Les auteurs relevaient également que 80,8 % achetaient leurs médicaments dans des officines privées. Plus récemment, une étude réalisée en 2024 dans deux hôpitaux de référence de Douala, l’Hôpital général et l’Hôpital Laquintinie a inclus 249 femmes atteintes de cancer du sein afin d’étudier les facteurs limitant l’accès et la disponibilité des médicaments anticancéreux. Ces résultats rappellent une évidence souvent oubliée dans les campagnes de sensibilisation : le diagnostic n’est que le début du parcours.
Une femme peut être parfaitement informée, consulter rapidement et obtenir un diagnostic à temps ; si elle ne peut ensuite accéder régulièrement aux médicaments prescrits ou aux autres composantes de son traitement, le bénéfice du diagnostic précoce risque d’être compromis.

Radiothérapie, chirurgie et traitements combinés: Le défi des analyses biologiques

La prise en charge du cancer du sein ne repose pas sur un seul traitement. Selon le type de tumeur et son extension, la stratégie peut associer chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie, hormonothérapie ou thérapies ciblées. L’OMS rappelle que les choix thérapeutiques dépendent notamment du sous-type du cancer et de son stade.
Le Cameroun dispose de capacités de prise en charge dans ses principaux centres de référence, mais la concentration des ressources spécialisées pose la question de l’accès pour les patientes vivant dans d’autres régions.
Le cas de Garoua est révélateur. Une série de 155 cas traités dans un contexte semi-urbain à ressources limitées décrit des difficultés de diagnostic et de traitement susceptibles de compromettre le pronostic. Les auteurs rapportent également une disponibilité limitée de certains examens spécialisés, notamment les analyses moléculaires.
Le cancer du sein n’est pas une maladie unique. Son traitement dépend notamment des caractéristiques biologiques de la tumeur.
L’accès aux examens permettant de caractériser ces tumeurs constitue donc un enjeu thérapeutique. Dans la série de Garoua, les auteurs rappellent qu’en 2017, l’immunohistochimie n’avait été réalisée que chez 6,3 % des patientes étudiées, tandis qu’une étude menée à Yaoundé en 2022 rapportait une progression à 34 %.
Ces chiffres ne doivent pas être extrapolés à toutes les patientes camerounaises ni présentés comme une situation actuelle nationale. Ils montrent cependant l’importance de renforcer les capacités de diagnostic biologique.

La stratégie nationale veut déplacer le curseur vers les stades précoces

Face à cette situation, la réponse publique cherche progressivement à passer d’une logique centrée sur la sensibilisation à une approche davantage structurée.
Un document du ministère de la Santé publique publié récemment fixe notamment comme objectif de diagnostiquer 60 % des cancers du sein aux stades I ou II. L’idée est de traiter davantage de patientes avant que la maladie ne devienne localement avancée ou métastatique.
Cette ambition rejoint les orientations de l’Organisation mondiale de la Santé. L’initiative mondiale contre le cancer du sein met l’accent sur trois étapes interdépendantes : détection précoce, diagnostic en temps utile et traitement complet. L‘OMS recommande également le développement de la « navigation des patients », c’est-à-dire un accompagnement permettant d’aider les malades à traverser un système de soins complexe, particulièrement lorsque les obstacles économiques et organisationnels sont importants. Selon l’OMS, cette approche peut réduire le délai de diagnostic, améliorer l’adhésion aux rendez-vous et faciliter l’accès au traitement.

Vers une lutte plus organisée ?

Le défi camerounais est donc double. Le premier consiste à faire venir plus tôt les femmes vers les structures de santé. Le second consiste à faire en sorte que le système soit prêt lorsqu’elles arrivent.
Cela signifie développer les capacités de diagnostic, maintenir les équipements en fonctionnement, améliorer l’accès à l’anatomopathologie, sécuriser la disponibilité des médicaments et renforcer les équipes spécialisées.
Il faut aussi réduire les inégalités géographiques. Une campagne de dépistage organisée à Douala ou Yaoundé ne peut répondre entièrement aux besoins d’une femme vivant à plusieurs centaines de kilomètres d’un centre de référence. L’enjeu est d’autant plus important que le cancer du sein n’est pas une maladie dont la prévention peut reposer uniquement sur la modification des comportements. L’OMS estime qu’environ 80 % des cancers du sein surviennent chez des femmes ne présentant pas de facteur de risque spécifique autre que le sexe et l’âge. La prévention des facteurs de risque demeure importante, mais elle ne peut remplacer l’accès au diagnostic et au traitement.

Faire d’Octobre Rose le début du parcours, pas sa fin

Le véritable test des campagnes d’Octobre Rose ne se mesure donc pas seulement au nombre de femmes sensibilisées ou examinées pendant un mois. Il se mesure aussi au nombre de femmes qui, après avoir découvert une anomalie, peuvent obtenir rapidement un diagnostic ; à celles qui accèdent effectivement au traitement ; à celles qui peuvent poursuivre leurs cures sans interruption pour raisons financières ; et à celles qui bénéficient d’un suivi après les traitements. Le Cameroun dispose déjà d’acteurs, de centres spécialisés, d’associations et de partenaires mobilisés autour de cette cause. Le ministère de la Santé reconnaît lui-même la nécessité de renforcer le dépistage et d’améliorer la prise en charge.
La prochaine étape consiste donc à connecter toutes ces initiatives dans une véritable chaîne de soins.
Dépister davantage sans pouvoir confirmer rapidement les cas suspects ne suffit pas. Diagnostiquer plus tôt sans garantir l’accès au traitement ne suffit pas davantage. La lutte contre le cancer du sein repose sur l’ensemble du parcours : informer, détecter, diagnostiquer, traiter et accompagner. C’est sur cette continuité des soins que se jouera une partie déterminante de la capacité du Cameroun à réduire la mortalité liée à cette maladie.

You may also like

Leave a Comment