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Cancer du sein au Cameroun : Le diagnostic tardif continue de coûter des vies

Avec 4 207 nouveaux cas et 2 285 décès estimés chaque année, le cancer du sein demeure le premier cancer féminin au Cameroun. Derrière cette lourde facture sanitaire se trouve un problème récurrent : de nombreuses patientes arrivent encore dans les services spécialisés à un stade avancé de la maladie. Entre méconnaissance des symptômes, difficultés financières, recours aux traitements alternatifs et insuffisance de l’offre de diagnostic, le temps gagné au début de la maladie devient souvent du temps perdu pour la guérison.

par Carole NOUKWA
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Les chiffres sont alarmants. Selon les estimations du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC/IARC), reprises dans des documents du ministère de la Santé publique, 4 207 nouveaux cas de cancer du sein ont été enregistrés au Cameroun en 2022, pour 2 285 décès. Le cancer du sein représentait ainsi le premier cancer chez la femme dans le pays.
Ces chiffres ne décrivent cependant qu’une partie de la réalité. Ils sont des estimations, et non le résultat d’un recensement exhaustif de chaque cas sur l’ensemble du territoire. Le déficit de données sanitaires détaillées constitue lui-même l’un des défis de la lutte contre le cancer au Cameroun.

Une maladie qui frappe aussi des femmes relativement jeunes

Le cancer du sein n’est pas une maladie exclusivement associée à la vieillesse. Au Cameroun, les données disponibles font apparaître une proportion importante de patientes relativement jeunes. Un élément particulièrement préoccupant concerne la fréquence de certaines formes biologiquement agressives, notamment les cancers du sein dits triple négatifs, signalés comme touchant notamment des femmes âgées de 30 à 39 ans dans des documents récents du ministère de la Santé.
Cette réalité donne au problème une dimension sociale particulière. Lorsqu’une femme tombe malade à 30, 40 ou 50 ans, la maladie affecte potentiellement non seulement sa santé, mais aussi les revenus du ménage, la prise en charge des enfants et l’activité professionnelle.
La situation camerounaise s’inscrit par ailleurs dans une tendance mondiale. L’Organisation mondiale de la Santé estime qu’environ 2,4 millions de femmes ont reçu un diagnostic de cancer du sein en 2024 et que 694 000 en sont mortes. L’OMS souligne surtout l’importance d’un diagnostic précoce et d’un traitement complet pour réduire la mortalité.

Le temps perdu avant le diagnostic

Au Cameroun, le problème ne se résume pas à l’existence de la maladie. Il concerne le temps qui s’écoule entre l’apparition d’une anomalie, la première consultation, la confirmation du diagnostic et le début du traitement.
Une étude menée auprès de patientes suivies à l‘Hôpital général de Yaoundé fournit une illustration particulièrement parlante. Chez les 183 patientes étudiées, le délai médian entre la découverte des premiers signes et la première consultation était de 5,1 mois. Le délai médian pour obtenir le diagnostic était de 25 jours, celui avant le début du traitement de 27 jours, tandis que le délai global entre les premiers symptômes et le début de la prise en charge atteignait 9,9 mois.
Dans cette étude, 65,3 % des patientes avaient attendu plus de trois mois avant leur première consultation et 47 % plus de six mois. Les principales raisons déclarées pour le retard de consultation étaient la méconnaissance de la maladie, les difficultés financières et le recours à des traitements alternatifs.
Une autre étude camerounaise réalisée dans une unité d’oncologie de référence retrouve également des délais importants : 7,1 mois en moyenne avant la première consultation, 9 mois avant le diagnostic et 11,9 mois avant la consultation en oncologie. Les médianes étaient toutefois plus faibles, ce qui montre l’importance de distinguer moyenne et médiane dans l’analyse des délais.
Le constat est donc plus précis que le simple chiffre de « neuf mois » avancé dans certaines communications : le retard existe à plusieurs niveaux et ne dépend pas uniquement de la patiente. Il peut intervenir avant la première consultation, au moment du diagnostic ou encore dans l’accès à la prise en charge spécialisée.

Quand le premier réflexe n’est pas toujours l’hôpital

Face à une boule ou à une modification du sein, toutes les femmes ne se rendent pas immédiatement dans une structure médicale. Certaines études menées sur des femmes camerounaises, identifient notamment la méconnaissance, les contraintes financières et le recours aux traitements alternatifs parmi les facteurs du retard. Une étude réalisée dans la région du Littoral a également montré que plus de 70 % des patientes se présentaient aux stades III ou IV dans le contexte étudié.
Ces résultats doivent être replacés dans leur contexte : ils proviennent d’études menées dans des structures ou des populations déterminées et ne constituent pas nécessairement une mesure statistique de l’ensemble des femmes atteintes de cancer du sein au Cameroun. Ils révèlent néanmoins une tendance documentée : une part importante des patientes arrive dans les services spécialisés avec une maladie déjà localement avancée ou métastatique. Or, plus la maladie progresse, plus la prise en charge devient complexe. Le cancer peut atteindre les ganglions ou d’autres organes et nécessiter une combinaison de traitements. L’OMS rappelle que la stratégie thérapeutique dépend notamment du type de cancer et de son extension et peut associer chirurgie, radiothérapie et traitements médicamenteux.

Le coût : Une barrière avant même le traitement

Le retard diagnostique ne peut donc pas être réduit à un problème de comportement individuel. Les conditions économiques pèsent également sur le parcours des patientes. Une étude consacrée à l’accessibilité des médicaments anticancéreux à Yaoundé et Douala avait montré que 61,7 % des patientes interrogées avaient manqué au moins une cure de chimiothérapie pour des raisons financières. Dans cette étude, les médicaments étaient jugés coûteux dans les secteurs public et privé, tandis que 80,8 % des patientes achetaient leurs anticancéreux dans des officines privées.
Une étude plus récente menée en 2024 dans les services d’oncologie de l’Hôpital général de Douala et de l‘Hôpital Laquintinie s’est précisément intéressée aux obstacles à l’accès aux médicaments contre le cancer du sein auprès de 249 patientes. Le coût intervient donc à plusieurs étapes : consultation, examens, confirmation anatomopathologique, imagerie, médicaments, transport, hospitalisation, chirurgie, radiothérapie et suivi. Pour une famille aux revenus limités, la maladie peut rapidement devenir une épreuve financière de longue durée.

Dépister ne signifie pas diagnostiquer. Une clarification est cependant nécessaire dans le débat public. Le dépistage et le diagnostic précoce ne sont pas synonymes.
Le dépistage concerne des femmes qui ne présentent pas de symptômes apparents et vise à rechercher une maladie avant qu’elle ne soit cliniquement détectable. Le diagnostic précoce, lui, consiste à reconnaître rapidement une anomalie ou un symptôme et à l’orienter vers une évaluation médicale.
L’OMS distingue explicitement ces deux approches. Elle définit le diagnostic précoce autour de la connaissance des signes et symptômes et de l’accès rapide à une évaluation et à un traitement ; le dépistage vise, lui, une population apparemment en bonne santé. Cette distinction est importante pour le Cameroun, où l’enjeu immédiat est aussi de faire en sorte qu’une femme qui découvre une anomalie ne reste pas plusieurs mois sans diagnostic.

L’auto-examen : Utile pour connaître ses seins, mais pas une solution à lui seul

Les campagnes d’Octobre Rose insistent régulièrement sur l’autopalpation. Le message peut être utile pour améliorer la connaissance du corps et inciter à consulter lorsqu’une anomalie apparaît. Mais il serait réducteur de présenter l’autopalpation comme un substitut au diagnostic médical ou au dépistage organisé.
Une masse, une modification de la peau, une rétraction du mamelon, un écoulement inhabituel ou toute autre anomalie persistante doivent conduire à une consultation. La confirmation d’un cancer repose ensuite sur une évaluation médicale et, lorsque cela est indiqué, sur les examens d’imagerie et l’analyse des tissus. L’OMS insiste précisément sur cette chaîne : reconnaître les signes, consulter rapidement, établir le diagnostic puis orienter vers un traitement complet. Chaque année, les campagnes de sensibilisation permettent de remettre le cancer du sein au centre de l’espace public. Le ministère de la Santé publique a d’ailleurs placé la sensibilisation, le dépistage et l’amélioration de la prise en charge parmi les axes de ses activités d’Octobre Rose.
Mais une campagne annuelle ne peut à elle seule résoudre une difficulté qui s’étend sur toute l’année. Le véritable enjeu est de construire un parcours dans lequel une femme qui découvre une anomalie peut rapidement accéder à une consultation, à l’imagerie nécessaire, à la biopsie lorsqu’elle est indiquée, à l’analyse anatomopathologique, puis à une équipe capable de proposer et de suivre le traitement.
La stratégie doit également tenir compte des femmes vivant loin des grands centres urbains. Une étude menée à Garoua sur 155 cas montre justement que les difficultés de diagnostic et de traitement ne sont pas limitées aux grandes métropoles. Les auteurs soulignent les contraintes liées aux ressources disponibles et à l’accès aux moyens diagnostiques et thérapeutiques.

Changer le rapport au temps

La lutte contre le cancer du sein au Cameroun se joue donc aussi sur une question simple : combien de temps faut-il à une femme pour passer du premier signe à une prise en charge effective ? Les études disponibles montrent que ce parcours peut durer plusieurs mois. Le problème est à la fois individuel, économique, culturel et institutionnel.
Le ministère de la Santé vise désormais un objectif plus précis : parvenir à diagnostiquer 60 % des cancers du sein aux stades I ou II, lorsque les traitements sont généralement plus efficaces et mieux supportés.
Pour atteindre cette cible, l’information doit être permanente, l’offre de diagnostic suffisamment accessible et la prise en charge financièrement supportable.
Le message d’Octobre Rose peut alors dépasser le simple appel à « se faire dépister ». Il doit devenir un message de parcours : une anomalie ne doit pas attendre ; une consultation doit conduire rapidement au diagnostic ; un diagnostic doit ouvrir rapidement sur un traitement. Car dans le cancer du sein, le temps n’est pas seulement une donnée médicale.

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