Le dossier Globeleq est en train de changer de dimension. Ce qui apparaissait encore, il y a quelques mois, comme une difficulté financière entre un producteur indépendant d’électricité et les acteurs du système électrique camerounais est désormais devenu un dossier stratégique au sommet de l’État.
Selon des sources proches de ce dossier, le désengagement du groupe britannique de ses actifs camerounais aurait provoqué des divergences entre le ministre des Finances, Louis-Paul Motaze, et le secrétaire général de la présidence de la République, Ferdinand Ngoh Ngoh. Deux scénarios concurrents seraient actuellement soumis à l’arbitrage du chef de l’État, Paul Biya.
L’enjeu dépasse largement une simple opération de cession d’actifs. Il concerne directement la sécurité énergétique du pays, la gestion des finances publiques et, plus largement, la stratégie de l’État dans un secteur dont il cherche progressivement à reprendre le contrôle.
304 MW au cœur de la bataille
Les actifs concernés ne sont pas ordinaires. Globeleq contrôle notamment Kribi Power Development Company (KPDC), qui exploite la centrale à gaz de Kribi, d’une puissance installée de 216 MW, ainsi que Dibamba Power Development Company (DPDC), opérateur de la centrale thermique de Dibamba, d’une capacité de 88 MW. Les deux installations représentent donc 304 MW de capacité installée.
Leur importance s’est brutalement révélée le 1er juin 2026, lorsque KPDC et DPDC ont retiré leurs capacités du Réseau interconnecté Sud (RIS). Cette décision intervenait dans un contexte de tensions financières, notamment après le blocage des comptes du groupe par l’administration fiscale dans le cadre d’une procédure de recouvrement.
Le ministère de l’Eau et de l’Énergie avait alors indiqué que cette situation avait entraîné une réduction significative des capacités disponibles sur le RIS et des perturbations de l’alimentation électrique, avec des délestages touchant notamment une partie des usagers du Littoral et de l’Ouest.
La crise a ainsi rappelé une réalité : malgré les efforts engagés pour développer de nouvelles capacités de production, le système électrique camerounais demeure fortement dépendant de quelques infrastructures stratégiques.
Une histoire de dettes croisées
Derrière le conflit capitalistique se trouve une équation financière beaucoup plus complexe.
Depuis plusieurs années, les producteurs indépendants d’électricité se plaignent des retards de paiement accumulés dans le système. Les difficultés de trésorerie de l’ancien concessionnaire de distribution, Eneo, ont progressivement affecté l’ensemble de la chaîne : producteurs, distributeurs, fournisseurs de combustibles et, finalement, l’État.
Dans le cas de Globeleq, cette situation avait déjà conduit l’entreprise à explorer différentes options concernant l’avenir de ses investissements au Cameroun. En octobre 2025 par exemple, Globeleq avait précisé, à la suite d’informations faisant état de son départ du Cameroun, qu’aucune décision définitive n’avait encore été prise, tout en reconnaissant explorer différentes options pour l’avenir de ses investissements, notamment des partenariats. Mais depuis, le dossier a considérablement évolué.
En août 2026, l’État avait entamé des négociations avec Globeleq pour le rachat de sa participation dans KPDC et DPDC.
Le montant évoqué tournait autour de 80 milliards de FCFA pour les 56 % détenus par Globeleq, les 44 % revenant à l’État dans les deux sociétés. À ce stade, aucune offre formelle n’aurait toutefois encore été officiellement transmise au vendeur. Cette opération s’inscrirait dans un mouvement plus large de reprise en main du secteur électrique.
On se rappelle d’ailleurs que quelques mois auparavant, l’État avait déjà engagé le rachat de la participation d’Actis dans Eneo, devenue par la suite Société camerounaise d’électricité (Socadel). L’opération avait été évaluée à 78 milliards de FCFA pour les 51 % détenus par le fonds britannique.
Si le rachat de Globeleq autour de 80 milliards se concrétisait, l’État aurait donc engagé près de 158 milliards de FCFA pour reprendre le contrôle de deux maillons majeurs du système électrique.
Mais ce montant ne constituerait pas nécessairement la facture finale : créances, dettes, besoins de recapitalisation, maintenance des centrales et investissements futurs pourraient alourdir considérablement l’addition. Et c’est justement à ce propos que Motaze et Ngoh Ngoh ne semblent pas accorder leurs violons.
Divergences
Selon des sources proches du dossier, le projet de désengagement de Globeleq aurait provoqué un bras de fer entre Louis-Paul Motaze et Ferdinand Ngoh Ngoh. Deux plans seraient désormais sur le bureau du président Paul Biya.
Les détails précis de ces deux propositions ne sont pas accessibles. Mais derrière cette confrontation se dessine une question fondamentale : comment reprendre le contrôle d’actifs électriques stratégiques sans aggraver la pression sur les finances publiques ?
D’un côté, la maîtrise directe de ces infrastructures peut être considérée comme un moyen de sécuriser l’approvisionnement électrique et de donner à l’État davantage de leviers sur les coûts de production.
De l’autre, une acquisition mal calibrée pourrait transférer au contribuable camerounais les risques financiers aujourd’hui supportés, au moins en partie, par l’investisseur privé.
La question du prix de rachat des actions ne constitue donc au final qu’une partie du problème. Le ministère de l’Eau et de l’Énergie avait estimé, dans son plan de restructuration du secteur, que les contrats conclus avec KPDC et DPDC représentaient une charge d’environ 8 milliards de FCFA par mois pour Socadel. Des économies pourraient être recherchées à travers la renégociation de ces contrats.
C’est probablement ici que se trouve l’un des enjeux majeurs de la future configuration. Car, reprendre une centrale ne signifie pas automatiquement produire une électricité moins chère.
Encore faut-il assurer l’approvisionnement en gaz ou en combustible, financer la maintenance, honorer les charges d’exploitation, renouveler les équipements et surtout garantir la solvabilité de l’acheteur d’électricité.
Autrement dit, le problème n’est pas seulement de savoir qui possède les centrales, mais qui paie l’électricité qu’elles produisent et dans quelles conditions.
Après Eneo, Globeleq : vers une nouvelle architecture électrique ?
Le dossier Globeleq apparaît ainsi comme la deuxième grande étape d’une transformation profonde du paysage électrique camerounais. Après la reprise du contrôle d’Eneo, l’État semble vouloir sécuriser davantage les infrastructures stratégiques de production.
Mais cette stratégie pose une question de fond : l’État camerounais est-il en train de construire un véritable modèle intégré de souveraineté énergétique ou de reprendre progressivement des actifs dont la viabilité financière reste à consolider ?
La réponse dépendra moins de la propriété juridique des centrales que de la capacité à assainir durablement les relations financières entre producteurs, distributeurs, consommateurs publics et privés et Trésor.
Le dossier est désormais placé à un niveau où les considérations techniques et financières se mêlent aux arbitrages institutionnels. Et c’est à ce niveau que le chef de l’Etat devrait intervenir pour arbitrage. Pour le Cameroun, l’enjeu dépasse le sort d’un investisseur britannique.
Il s’agit de savoir qui contrôlera demain les 304 MW de Kribi et Dibamba, à quel prix, avec quel financement et selon quel modèle de gouvernance. Car après les délestages du premier semestre 2026, une chose est devenue évidente : dans le système électrique camerounais, une centrale qui s’arrête n’est pas seulement une affaire industrielle. C’est toute une économie qui ralentit.
Et derrière les négociations autour de Globeleq, c’est désormais la question de la souveraineté énergétique du Cameroun qui se trouve posée.